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De la pisse et du Christ
18 avril 2011

De la pisse et du Christ


L’œuvre Piss Christ d’Andres Serrano - un crucifix photographiĂ© baignant dans l’urine de l’artiste -...

L’œuvre Piss Christ d’Andres Serrano – un crucifix photographiĂ© baignant dans l’urine de l’artiste – a Ă©tĂ© dĂ©truite Ă  coups de marteau le 17 avril Ă  Avignon par des intĂ©gristes catholiques. Mais pourquoi cette Ĺ“uvre leur Ă©tait-elle si intolĂ©rable ? Que rĂ©vĂ©lait-elle de tellement inquiĂ©tant ? Contretemps publie l’avis du thĂ©ologien Damien Casey – un article rĂ©digĂ© en 2000, après que l’oeuvre a essuyĂ© sa première attaque, dĂ©jĂ  au marteau, Ă  la National Gallery du Victoria en Australie.

 L’œuvre Piss Christ d’Andres Serrano est au centre de toute une sĂ©rie de controverses depuis plus d’une dĂ©cennie. Le dĂ©bat a surtout portĂ© sur des questions de tolĂ©rance et de pluralisme. L’affirmation selon laquelle Piss Christ prĂ©senterait un caractère offensant pour les chrĂ©tiens semble suggĂ©rer, Ă  tort je crois, que Piss Christ n’a ni prĂ©cĂ©dent ni place au sein de la tradition chrĂ©tienne. Piss Christ interroge en acte les frontières entre le sacrĂ© et le profane. L’œuvre menace l’identitĂ© des chrĂ©tiens conservateurs, qui rĂ©pondent en cherchant Ă  l’exclure de la sphère publique. Je considère que ce qui est en jeu ici n’est pas seulement la question de la tolĂ©rance dans une sociĂ©tĂ© pluraliste, mais aussi celle de la tolĂ©rance au sein d’une Église pluraliste. Ă€ qui appartiennent les symboles religieux, et qui a le pouvoir de prescrire la manière dont ils sont utilisĂ©s ? Ma thèse est que Piss Christ, quelle que soit l’intention de l’auteur, est une Ĺ“uvre profondĂ©ment religieuse, et ce dans la mesure oĂą elle soulève de profondes questions thĂ©ologiques, touchant au cĹ“ur mĂŞme du christianisme.

Piss Christ s’est Ă  nouveau trouvĂ©e au centre d’une controverse en Octobre 1997, lorsque Melbourne accueillit deux expositions d’Andres Serrano. « History of Sex from History of Sex Â» Ă©tait exposĂ©e Ă  la Galerie Kirkcaldy Davies tandis que la National Gallery du Victoria prĂ©sentait une rĂ©trospective Serrano, en mĂŞme temps que sa prestigieuse exposition Rembrandt. Dans le cadre de la rĂ©trospective Serrano, Piss Christ s’est avĂ©rĂ© ĂŞtre plus qu’une simple pièce de musĂ©e puisqu’il fut une fois de plus la cible de nombreuses attaques. Le premier assaut vint de l’archevĂŞque catholique de Melbourne, George Pell, qui, considĂ©rant l’œuvre comme blasphĂ©matoire, demanda sans succès une injonction de la Cour suprĂŞme pour empĂŞcher la National Gallery du Victoria de l’exposer. Mais lĂ  oĂą le marteau du juge avait Ă©chouĂ©, le marteau de deux jeunes rĂ©ussit, poussant Timothy Potts, le directeur de la National Gallery, Ă  annuler l’exposition. Potts prĂ©tend avoir agi dans un souci de sĂ©curitĂ© pour son personnel, bien que l’avis gĂ©nĂ©ral est plutĂ´t qu’il a pris sa dĂ©cision dans la panique, craignant surtout pour ses Rembrandt.

Piss Christ n’est pas l’œuvre la plus frappante, visuellement parlant, de Serrano, mais, pour avoir gĂ©nĂ©rĂ© sa propre aura de controverse, elle est de facto devenue une sorte d’étendard pour son travail. Tout a commencĂ© en 1989 lorsque Piss Christ, ainsi que les photos homoĂ©rotiques de Robert Mapplethorpe, se sont retrouvĂ©s au centre d’une controverse aux États-Unis, oĂą les forces de la droite chrĂ©tienne se sont rassemblĂ©es contre le National Endowment for the Arts. Plus rĂ©cemment, le Congrès a lĂ©gifĂ©rĂ© pour stipuler, dans un texte confirmĂ© par la Cour suprĂŞme, que le fonds pour les arts devait prendre « en considĂ©ration les normes gĂ©nĂ©rales de la dĂ©cence Â» pour l’attribution de ses subventions[1]. Les « guerres culturelles Â» ont Ă©tĂ© lancĂ©es aux États-Unis par ce qui pourrait ĂŞtre considĂ©rĂ© comme un rituel de contre-profanation, lorsque le sĂ©nateur Alphonse D’Amato a dĂ©chirĂ© un exemplaire du Piss Christ au SĂ©nat amĂ©ricain le 18 mai 1989. Ce faisant, le sĂ©nateur a montĂ© Piss Christ en Ă©pingle pour en faire un symbole des excès du libĂ©ralisme politique.

Cette question touche au cœur de la séparation de l’Église et l’État, l’une des distinctions les plus sacrées en Amérique. Reste à savoir, cependant, à quel côté de la fracture appartiennent les institutions artistiques. En Australie, dans sa propagande électorale, le Parti libéral dépeint l’art comme étant le domaine réservé de l’élite. À la National Gallery de Victoria, l’establishment artistique s’est à vrai dire comporté comme s’il s’agissait d’une église, traitant ses Rembrandt comme s’ils étaient ses reliques les plus sacrées. Il est plus que dommage que la juxtaposition de Serrano et de Rembrandt ait été considérée comme une source d’inquiétude plutôt que comme une opportunité. Il est clair que notre compréhension et notre appréciation du travail des deux artistes auraient bénéficié de ce dialogue si celui-ci avait été autorisé à avoir lieu. Non seulement les thèmes et les formes baroques du travail de Serrano auraient été portés à notre attention, mais nous aurions aussi pu découvrir de nouvelles façons de regarder Rembrandt, notamment la manière dont il traite lui aussi de l’ambiguïté de l’abject et de sa relation avec le sacré. Je ne dis pas que Serrano doit être mis sur le même plan que Rembrandt, mais plutôt que l’excès de révérence ne sert pas forcément le maître hollandais.

Du fait de sa renommĂ©e, Piss Christ a fini par ĂŞtre considĂ©rĂ© comme Ă©tant emblĂ©matique des « tableaux Â» de Serrano sur les fluides – le sang, l’urine, le lait et le sperme. ConsidĂ©rĂ© hors contexte cependant, la façon dont Serrano joue sur des thèmes baroques avec une palette minimaliste tend Ă  ĂŞtre oubliĂ©e[2]. Quelles que soient de toute façon les intentions picturales de l’artiste, celles-ci ont Ă©tĂ© Ă©clipsĂ©es par l’aspect religieux de son travail. Je suis d’avis que c’est prĂ©cisĂ©ment cette tentative d’explorer la relation entre l’abject et le sacrĂ© qui fait de Piss Christ non seulement de l’art de qualitĂ©, mais encore de l’art religieux de qualitĂ©, confinant Ă  l’iconique. Je pense ici au sens thĂ©ologique de l’icĂ´ne, selon lequel l’icĂ´ne est moins une reprĂ©sentation qu’une fenĂŞtre ouverte sur une rĂ©alitĂ© plus profonde. Piss Christ est aussi une parabole dans laquelle nos attentes sont chamboulĂ©es afin que le sacrĂ© se manifeste, et ceci parce que, comme l’a dit Hegel : «ce qui est bien connu, prĂ©cisĂ©ment parce qu’il est connu, n’est pas connu. Â»

L’histoire de sa rĂ©ception semble montrer que le travail de Serrano en gĂ©nĂ©ral et Piss Christ en particulier a dĂ©jĂ  dĂ©stabilisĂ© et transgressĂ© de nombreuses frontières en questionnant les Ă©vidences du connu. Peut-ĂŞtre n’est-ce pas tant une question de sacrĂ© et de profane que de sacrĂ© et de « mondain Â». Ceux qui considèrent Piss Christ comme blasphĂ©matoire semblent considĂ©rer que Serrano a profanĂ© un objet sacrĂ©. Il est alors considĂ©rĂ© comme ayant transgressĂ© une distinction qui se doit d’être respectĂ©e et protĂ©gĂ©e. Serrano, pourraient-ils faire valoir, a en effet pissĂ© sur Dieu. Serrano a transgressĂ© le sacrĂ©, et il l’a fait avec la dernière des profanations. Mais n’est-il pas possible que Piss Christ rĂ©vèle Ă©galement une religiositĂ© authentique et perspicace ? Dans une lettre au National Endowment for the Arts, Serrano affirme qu’il ne considère pas Piss Christ comme impie ou blasphĂ©matoire :

« La photographie et le titre lui-mĂŞme sont ambigus et provocateurs, mais certainement pas blasphĂ©matoires. Au fil des ans, j’ai rĂ©gulièrement traitĂ© de la religion dans mon art. Mon Ă©ducation catholique informe ce travail qui me permet de redĂ©finir et personnaliser ma relation avec Dieu. Mon utilisation de fluides corporels tels que le sang et l’urine dans ce contexte est parallèle Ă  l’obsession du catholicisme avec « le corps et le sang du Christ. Â» C’est prĂ©cisĂ©ment de cette exploration et de cette juxtaposition des symboles que le christianisme tire sa force. Â»

De manière gĂ©nĂ©rale, c’est le titre qui heurte. C’est le titre qui encadre l’œuvre et qui met en avant la juxtaposition du sacrĂ© et de l’abject. Une Ĺ“uvre voisine, Piss Light, tout en contenant les mĂŞmes Ă©lĂ©ments visuels que Piss Christ pourrait en effet ĂŞtre considĂ©rĂ©e comme un Piss « lite » dans la mesure oĂą le titre est moins conflictuel. Mais si c’est le titre qui suscite le plus d’indignation, il pourrait Ă©galement ĂŞtre lu comme une Ă©vocation de l’inscription elle-mĂŞme ironique placĂ©e au-dessus de la croix selon l’évangile : «Le roi des Juifs Â». Sauf que l’ironie de ce geste a Ă©galement Ă©tĂ© occultĂ©e par sa familiaritĂ©.

Tout le cirque qui a entourĂ© l’exposition Serrano Ă  la National Gallery de Victoria a bien Ă©tĂ© rĂ©sumĂ© par un dessin de Leunig paru Ă  l’époque dans le journal. Il montrait un archevĂŞque indignĂ© au pied de la croix qui criait : « Vous allez avoir des nouvelles de nos avocats ! Â» Il est Ă  mon avis très astucieux de la part de Leunig de montrer que le dĂ©sir de protĂ©ger le sacrĂ© et de le mettre en quarantaine peut assez facilement sombrer dans l’absurde. Piss Christ nous rappelle que la croix Ă©tait un signe d’ignominie. Les premiers chrĂ©tiens n’utilisaient pas ce symbole couramment parce que ses colorations douloureuses Ă©taient encore trop vives pour eux. Au point de vue thĂ©ologique, la mort de JĂ©sus est la forme extrĂŞme de l’auto-dessaisissement de Dieu – la kĂ©nose. C’est en cela que rĂ©side proprement la rĂ©vĂ©lation chrĂ©tienne de Dieu : dans la vie et la mort de JĂ©sus, dans sa renonciation Ă  dominer et dans son identification avec la servitude, les pauvres, les opprimĂ©s et tous ceux que nous traitons « comme de la merde. Â»

Cela implique aussi clairement que le concept de souveraineté divine compris comme domination de Dieu sur le monde doit être abandonné[3]. La place de Dieu est avec l’abject tout autant que sur l’autel de la cathédrale. Le crucifix pris comme symbole triomphant est une délicieuse ironie dans l’esprit des évangiles. Mais cette ironie est perdue lorsqu’on oublie son lien étroit avec à la fois l’ignominie et l’abjection. Il devient alors un simple signe de domination. En niant la négation de Dieu, la pensée chrétienne classique obscurcit l’une de ses perspectives les plus profondes sur la souffrance. Pour en appeler à des questions de souffrance et d’injustice, la pensée chrétienne doit redécouvrir ses éléments refoulés et reconnaître que ses propres symboles, tout comme le divin, ne sauraient être maîtrisés. Le Piss Christ de Serrano fait un pas dans ce sens.

II

Piss Christ soulève de profondes questions théologiques au sujet de la relation du christianisme à la logique du sacrifice, qui a tant pénétré la culture. Ce rapport est marqué du sceau de l’ambivalence en raison des fortes tendances sacrificielles et anti-sacrificielles qui jouent au sein même de la tradition chrétienne. Piss Christ est en effet blasphématoire dans la mesure où il subvertit l’interprétation sacrificielle de la mort du Christ. Mais ce faisant, il est également prophétique dans la mesure où il évoque quelque chose qui est peut-être encore plus essentiel et plus propre au christianisme. C’est cette question que je voudrais aborder dans la suite de cet article, en utilisant Piss Christ comme un matériau pour la réflexion. Comme toute bonne œuvre d’art Piss Christ est plus évocatrice que didactique et se complaît dans une ambiguïté que seuls des actes individuels d’interprétation peut clarifier. Mais je suis moi-même déjà impliqué dans ce que Serrano interroge. Il est difficile de s’empêcher de chercher à mettre un peu d’ordre dans les désordres du monde.

Dans Les Formes Ă©lĂ©mentaires de la vie religieuse, Émile Durkheim indique que « le phĂ©nomène religieux (…) suppose toujours une division bipartite de l’univers connu et connaissable en deux genres qui comprennent tout ce qui existe, mais qui s’excluent radicalement. Les choses sacrĂ©es sont celles que les interdits protègent et isolent, et les choses profanes Ă©tant celles auxquelles ces interdits s’appliquent et qui doivent rester Ă  l’écart des premières. La relation (ou l’opposition, l’ambivalence) entre SacrĂ© et Profane est l’essence du fait religieux. Â»

Ă€ un certain niveau, Piss Christ semble transgresser la distinction entre le sacrĂ© et le profane. Un examen plus attentif rĂ©vèle toutefois que les choses ne sont pas si simples. La sĂ©paration entre le sacrĂ© et le profane implique que le sacrĂ© soit lui-mĂŞme clĂ´turĂ© par des rangĂ©es d’interdits. Du fait de son opposition au profane, le sacrĂ©, menace, par sa nature mĂŞme, l’ordre social de l’existence profane quotidienne, en mĂŞme temps qu’il lĂ©gitime ses propres institutions. La fonction du sacrifice est d’établir ou de rĂ©tablir l’ordre et de tracer des frontières. Le sacrifice construit et protège l’identitĂ© de la communautĂ©, que ce soit par l’expulsion de ses Ă©lĂ©ments impurs ou par la purification et la lĂ©gitimation des lignĂ©es de la descendance. Dans les deux cas, c’est le sacrifice qui constitue la culture en la sĂ©parant de la nature. ConformĂ©ment Ă  la logique du sacrifice, tout ce qui, pour ĂŞtre trop ambigu ou trop permĂ©able, dĂ©fie le principe de non-contradiction devient le tiers exclu. Ce qui Ă©chappe Ă  cette distinction simple « A / non A Â» est considĂ©rĂ© comme impur dès qu’il « s’écarte de l’ordre symbolique Â» ou est « incompatible avec le Temple Â»[4]. La logique sacrificielle imite la totalitĂ© du système de signes conçu comme un système de diffĂ©rences.

Selon cette conception de la signification – qui dĂ©rive entre autres de Saussure – le sens n’est pas fonction de la relation entre le signe et ce Ă  quoi il se rĂ©fère, mais plutĂ´t fonction de sa diffĂ©rence avec d’autres signes. Le sens n’est pas tant une question de relation indicielle – mĂŞme un animal sait que la fumĂ©e est un indice de feu -, mais de relations symboliques. Par consĂ©quent, l’impuretĂ© n’est pas une qualitĂ© de la chose en soi, mais fonction d’une chose qui a quittĂ© sa place. La fonction du sacrifice est pour une part, si ce n’est de domestiquer le sacrĂ©, du moins de le maintenir Ă  sa place. En tĂ©moigne la mort du capitaine Cook, qui apprit amèrement la leçon : Lorsque Cook arriva aux Ă®les HawaĂŻ, ce fut Ă  proximitĂ© d’un important sanctuaire et dans la pĂ©riode des quatre mois dĂ©diĂ©s au culte de Lono. Il fut pris pour le dieu Lono et adorĂ© comme tel. Quand il revint, en dehors de la pĂ©riode de culte, il fut perçu comme une menace, tuĂ© et sacrifiĂ©.

La tension entre la puissance perturbatrice du sacré et notre désir de le domestiquer va de pair avec l’horreur que nous inspire l’abject en tant que celui-ci menace de rompre et de brouiller les frontières. L’abject, selon l’analyse de Julia Kristeva, ce sont ces choses qui brouillent la distinction nette entre le sujet et l’objet, et qui menacent par conséquent la substantialité de l’identité. La culture est défavorable à l’abject. Il est son antinomie.

Serrano explore l’abject, non seulement dans sa sĂ©rie sur les fluides mais aussi dans sa confrontation avec la mort, Ă  la morgue, dans laquelle l’abject est poussĂ© Ă  sa « limite Â». Kristeva suggère que « si l’ordure signifie l’autre cĂ´tĂ© de la limite, oĂą je ne suis pas et qui me permet d’être, le cadavre, le plus Ă©cĹ“urant des dĂ©chets, est une limite qui a tout envahi. Ce n’est plus moi qui expulse, « je Â» est expulsĂ©. La limite est devenue un objet. Comment puis-je ĂŞtre sans limite ? Â»[5]

Il est intĂ©ressant de considĂ©rer que c’est peut-ĂŞtre une angoisse sur les frontières qui est au cĹ“ur des « guerres culturelles Â» en cours aux États-Unis. La peur des prĂ©tendus « excès de la libertĂ© Â» trouve peut-ĂŞtre son expression la plus claire dans le cri : « N’y a-t-il plus rien de sacrĂ© ? Â» Susciter l’angoisse sur des questions de frontières est, après tout, un dĂ©nominateur commun aux Ĺ“uvres de Serrano et de Mapplethorpe. L’angoisse que provoque Mapplethorpe trouve moins son expression dans l’abjection que dans la dĂ©stabilisation de l’identitĂ© sexuelle, qui se manifeste par l’homophobie. Iris Marion Young estime que l’homophobie est la plus aiguĂ« des angoisses-frontières, prĂ©cisĂ©ment parce que, contrairement Ă  d’autres distinctions physiques de race, de sexe ou de handicap, la frontière entre homo et hĂ©tĂ©ro est très permĂ©able[6]. L’homosexuel, dans la mesure oĂą il dĂ©fie la distinction A /non A est une « abomination Â». Ce qu’il y a d’intĂ©ressant Ă  propos de l’homophobie, c’est qu’elle ne se manifeste jamais plus clairement que chez ceux qui se dĂ©fendent trop bruyamment de toute attirance homosexuelle.

De mĂŞme, une aura de mauvaise foi flotte toujours autour de toute accusation de blasphème. La ligne de dĂ©marcation entre la protection du sacrĂ© et sa domestication est si mince qu’elle en devient permĂ©able. Mais, quand une Église s’identifie trop Ă©troitement avec la logique de l’exclusion sacrificielle, un geste tel que celui de Serrano va inĂ©vitablement mettre en question son identitĂ©. L’abject, cependant, par dĂ©finition, ne peut ĂŞtre domestiquĂ©. C’est pour cette raison que Georges Bataille, dans sa tentative pour retrouver un sens du sacrĂ© qui soit rebelle Ă  toute domestciation, cherchait Ă  rĂ©tablir l’ancien lien entre le sacrĂ© et l’abject, entendu comme ce qui reste hors de portĂ©e de la raison, sous le nom d’« hĂ©tĂ©rologie Â». L’hĂ©tĂ©rologie est la science du sacrĂ© non-ossifiĂ© dans des doctrines et dans des dogmes. Bataille pensait que, une fois objectivĂ©, le sacrĂ© devenait une chose et cessait ainsi d’être sacrĂ©. L’hĂ©tĂ©rologie, ajoutait Bataille, garde Ă  l’esprit le fait que nos notions de « Dieu Â» deviennent trop souvent des obstacles au sacrĂ©. L’hĂ©tĂ©rologie se dĂ©finit comme la « science de ce qui est tout autre. Le terme d’agiologie serait peut-ĂŞtre plus prĂ©cis mais il faudrait sous-entendre le double sens d’agios (analogue au double sens de sacer) aussi bien souillĂ© que saint. Mais c’est surtout le terme de scatologie (science de l’ordure) qui garde dans les circonstances actuelles (spĂ©cialisation du sacrĂ©) une valeur expressive incontestable, comme doublet d’un terme abstrait tel qu’hĂ©tĂ©rologie Â»[7]

L’historienne Caroline Walker Bynum a montrĂ© la façon dont, dans l’imaginaire mĂ©diĂ©val, la question des choses que le corps laisse derrière lui revĂŞtait une importance cruciale dans l’eschatologie, au point que les questions d’eschatologie et de scatologie s’entremĂŞlaient parfois explicitement. Qu’est-ce que c’est, demandaient les mĂ©diĂ©vaux, qui est ressuscitĂ© avec la rĂ©surrection des corps ? Quel est le statut de la nourriture, des rognures d’ongles, de la peau morte et des cheveux ? Ce qui inquiĂ©tait l’imaginaire mĂ©diĂ©val Ă©tait la relation entre l’identitĂ© et le changement, et la frontière entre ce qui est autre Ă  soi-mĂŞme et ce qui est intrinsèque Ă  l’identitĂ©, comprise en termes d’intĂ©gritĂ© du corps[8]. Le mĂ©diĂ©vaux se mĂ©fiaient de tous les processus du devenir. C’était plutĂ´t la stase et le confinement de soi qui paraissaient signifier la perfection. C’est pour cette raison que la crucifixion du Christ exerçait une telle fascination, prĂ©cisĂ©ment donc parce qu’il contredisait l’idĂ©e mĂ©taphysique de la perfection, tout en rendant si vive son humanitĂ©.

La crucifixion Ă©tait de façon gĂ©nĂ©rale considĂ©rĂ©e comme la mort la plus abjecte, et c’est pour cette raison que le criminel Ă©tait exĂ©cutĂ© en dehors des limites de la ville. Il Ă©tait littĂ©ralement chassĂ© de la sociĂ©tĂ©. Dans le cas de la crucifixion du Christ, cet Ă©tat d’abjection fut expĂ©rimentĂ© dans un corps flagellĂ© et percĂ© « comme de l’eau qui s’écoule Â» (Psaume 22,14), la frontière entre l’intĂ©rieur et Ă  l’extĂ©rieur s’évanouit. La permĂ©abilitĂ© du corps du Christ Ă©tait telle que de nombreux mystiques mĂ©diĂ©vaux en vinrent Ă  identifier le corps du Christ comme fĂ©minin : « Non seulement le Christ Ă©tait incarnĂ© avec la chair d’une femme, mais sa propre chair faisait des choses fĂ©minines : il saignait, il saignait de la nourriture et il enfantait. Â»[9] Dans les mots de Marguerite d’Oingt, ses « veines se rompaient (…) en enfantant, en un seul jour, le monde entier. Â»[10] L’enfantement est bien sĂ»r un processus très salissant[11].

Comparée à un tel monceau d’abjection, la pisse est certainement quelque chose de très doux. À moins que le problème porte en fait sur la présomption de Serrano, lui qui doit forcément s’identifier avec le Christ pour pouvoir immerger un crucifix dans sa propre urine ? Dans la mesure où Serrano, dans sa série sur les fluides, n’utilise pas seulement de l’urine, mais du sang, du sperme et du lait, ce n’est clairement pas tant la pisse elle-même qui lui importe que les fluides corporels en général. Les fluides corporels défient le mythe de la maîtrise de soi et c’est pourquoi la crucifixion a toujours été une telle pierre d’achoppement pour la métaphysique platonicienne. C’est aussi pourquoi la mort de Dieu ne cesse d’être à nouveau proclamée.

 

III

Une comprĂ©hension plus spĂ©cifiquement chrĂ©tienne, d’autre part, mettrait l’accent non pas tant sur l’abjection du sacrifice, mais sur un Dieu qui s’identifie avec ceux qui sont « abjectifiĂ©s Â». En dĂ©pit de la perception commune, l’interprĂ©tation sacrificielle de la mort de JĂ©sus peut ĂŞtre trouvĂ©e dans un seul livre du Nouveau Testament, et ce livre, « la Lettre aux HĂ©breux Â», porte justement sur la fin du sacrifice. La logique d’ensemble du Nouveau Testament pourrait ĂŞtre vue comme consistant Ă  renverser la distinction sacrificielle entre le sacrĂ© et le profane plutĂ´t qu’à la renforcer[12]. Pour Nietzsche, c’est la « mort de Dieu Â» qui abolit la logique du sacrifice et la distinction mĂ©taphysique entre le « vrai Â» monde et le monde apparent – distinction qui a servi Ă  dĂ©nigrer le monde de l’expĂ©rience quotidienne. Nietzsche espère qu’avec cette abolition, le quotidien lui-mĂŞme pourra ĂŞtre imprĂ©gnĂ© de l’aura jusque-lĂ  rĂ©servĂ©e au sacrĂ©. En cela au moins, Nietzsche est très incarnationnel.

La fin du sacrifice est très clairement exprimĂ©e dans l’Eucharistie, qui est le sacrement primordial de l’identitĂ© chrĂ©tienne. Comme l’explique succinctement Kristeva : « Manger, boire le corps et le sang du Christ, c’est d’une part transgresser symboliquement les interdits lĂ©vitiques, symboliquement se rassasier Â». Le pĂ©chĂ© ne rĂ©side plus dans l’impuretĂ© de l’objet, mais dans la volontĂ© subjective. Mais mĂŞme si le Nouveau Testament nous prĂ©sente ostensiblement la fin du sacrifice, le sacrifice est demeurĂ© une part intrinsèque de la conception chrĂ©tienne. Le thĂ©ologien sacramentel Louis-Marie Chauvet admet que, mĂŞme si, tout au long de l’histoire du christianisme, l’anti-sacrificiel a Ă©tĂ© entretenu et vĂ©cu par une Ă©lite, les reprĂ©sentations et les pratiques les plus communes ont tendu au sacrificiel[13]. Il semblerait donc qu’il existe une forte tendance – psychologique ou culturelle – Ă  la logique du sacrifice, une tendance qui ne peut pas ĂŞtre niĂ©e, mais qui peut peut-ĂŞtre ĂŞtre rachetĂ©e.

Une simple nĂ©gation du sacrifice n’échappe pas Ă  la logique sacrificielle. Vouloir nier purement et simplement l’alternative A / non-A, c’est rester piĂ©gĂ© par la logique mĂŞme que l’on cherche Ă  Ă©viter. La libĂ©ralisation simple comporte ses propres dangers. Chauvet prĂ©vient que concevoir un Dieu qui est « tout amour Â» en rĂ©action Ă  la vengeance de Dieu peut s’avĂ©rer tout aussi pervers. « Lorsque l’« amour Â», sous prĂ©texte de pardon, ne peut plus rien interdire, quand il n’est plus lui-mĂŞme structurĂ© par une loi, et donc par des interdits, cet excès d’amour, auquel on ne peut jamais rĂ©pondre de manière adĂ©quate (…) risque d’être expĂ©rimentĂ© en imagination comme une dette impayable Â»[14]. Il devient en effet persĂ©cution. On a peut-ĂŞtre lĂ  un cas de retour de l’excĂ©dent sacrĂ©, comme dans le potlatch de Bataille, oĂą le jeu de surenchère en spirale, sous prĂ©texte de gĂ©nĂ©rositĂ© vise en rĂ©alitĂ© la destruction de l’autre. Piss Christ ne nie pas la logique du sacrifice. Au contraire, il la subvertit en la mettant au contact de ses Ă©lĂ©ments refoulĂ©s / contaminants.

Il y a une autre approche permettant de donner sens aux questions qui Ă©mergent autour de Piss Christ et de sa relation Ă  la fois au sacrĂ© et au sacrifice. Le paradigme structuraliste dĂ©crit une division bipartite structurant tous les systèmes de signification suivant deux logiques distinctes mais indissociables. Ces deux logiques pourraient peut-ĂŞtre ĂŞtre comprises en termes de « A : B Â» plutĂ´t que de « A/A Â», Ă©tant donnĂ© qu’aucun des deux termes n’est rĂ©ductible Ă  l’autre. Roman Jakobson a dĂ©crit ces axes de signification en termes de tropes de la mĂ©taphore et de la mĂ©tonymie, qu’il considĂ©rait ĂŞtre une expression condensĂ©e de ces axes eux-mĂŞmes. La mĂ©taphore est l’axe de la sĂ©lection, de la dĂ©notation et de l’identitĂ©, tandis que la mĂ©tonymie est l’axe de la combinaison, de la connotation et de la diffĂ©rence. Tous les systèmes de signification tournent autour de ces deux axes. Parler, par exemple, « implique la sĂ©lection de certaines entitĂ©s linguistiques et leur combinaison en unitĂ©s linguistiques d’un plus haut degrĂ© et complexitĂ©. Â»[15] Dans ce cadre, le sacrifice correspond au mĂ©taphorique dans la mesure oĂą il s’exerce conformĂ©ment aux principes de la substitution, du rassemblement du sens autour d’un centre unificateur. Le sacrifice, comme le suggère Julia Kristeva, imite l’institution de l’ordre symbolique. « Il cĂ©lèbre la dimension verticale du signe : de la chose abandonnĂ©e, ou tuĂ©e, au sens du mot et de la transcendance Â»[16]. Le succès de la mĂ©taphore vient de son association avec le mythe paternel et avec le « nom / loi du père Â» pris comme clĂ© de voĂ»te de la signification. De mĂŞme, Nancy Jay a montrĂ© comment le sacrifice accomplit ce que la paternitĂ©, considĂ©rĂ©e comme une relation non-naturelle, conventionnelle, ne peut apporter, Ă  savoir : une mĂ©diation entre le lien symbolique et le lien indiciel « naturel Â» qui est considĂ©rĂ© comme Ă©tant l’apanage de la maternitĂ©[17]. En consĂ©quence, la mĂ©tonymie a Ă©tĂ© associĂ©e au fĂ©minin et au processus dĂ©sordonnĂ© du devenir que le sacrifice a tentĂ© de transcender, mais qui n’en a pas moins Ă©tĂ© rappelĂ© de temps Ă  autre dans la tradition chrĂ©tienne.

Pour la mĂ©taphysique occidentale, la substantialitĂ© du mĂ©taphorique demeure l’idĂ©al, l’un, le but, auquel les procĂ©dĂ©s mĂ©tonymiques du devenir, moins substantiels, sont sacrifiĂ©s. Le christianisme, du fait de sa complicitĂ© avec la mĂ©taphysique, a, comme l’a observĂ© Bataille, « substantialisĂ© le sacrĂ©. Â»[18] Du fait de son alliance avec la mĂ©taphysique, le christianisme a oubliĂ© que la croix devait ĂŞtre une « pierre d’achoppement. Â» Tant qu’elle sera interprĂ©tĂ©e selon la logique du sacrifice, la croix restera le grand symbole de la transcendance des processus corporels du devenir. Elle devient alors un sacrifice comme les autres, mĂŞme si c’est le sacrifice par excellence. Dans le sacrifice, explique Jay, « la mort ne dĂ©sorganise la victime (un produit de la reproduction sexuĂ©e) que pour mieux permettre la rĂ©organisation Ă  un autre niveau, celui des structures sociales Ă©ternelle. Â»[19] L’interprĂ©tation sacrificielle de la mort du Christ menace par consĂ©quent d’obscurcir le sens de l’incarnation en sacrifiant le particulier Ă  l’universel. La tentative de Serrano consistant Ă  renvoyer le crucifix aux processus corporels du devenir peut ĂŞtre considĂ©rĂ©e comme une tentative pour retrouver le sens de l’incarnation. Tout comme la mort de JĂ©sus ne peut ĂŞtre comprise qu’à la lumière de la rĂ©surrection, celle-ci ne peut ĂŞtre sĂ©parĂ©e de l’orientation Ă©thique de toute sa vie : ĂŞtre un « homme pour les autres Â». Les Ă©vangiles montrent que, dans la pratique – violant le sabbat et s’attablant avec les pĂ©cheurs – cela impliquait souvent la transgression des interdits de la loi sacrĂ©e. Mais si la rĂ©vĂ©lation chrĂ©tienne en JĂ©sus est totalisĂ©e en termes de mort sacrificielle, alors c’est le sens mĂŞme de l’incarnation qui est banalisĂ©. Loin de contester le statu quo, l’incarnation s’absorbe alors en lui, dans l’obĂ©issance Ă  la loi du Père. Par consĂ©quent, la croix elle-mĂŞme, loin d’être une pierre d’achoppement, devient un nouveau principe de totalisation, le principe dominant de la mĂ©taphysique occidentale.

Ce qu’il y a cependant de drĂ´le, avec ces principes mĂ©taphysiques, c’est que, dans la mesure mĂŞme oĂą ils rĂ©gissent une structure, ils Ă©chappent Ă  sa structuralitĂ©[20]. Par consĂ©quent, ils constituent aussi l’angle mort du système, Ă©tant donnĂ© qu’il faut les prendre pour prĂ©supposĂ©s. CensĂ©s garantir l’identitĂ© du système, le principe mĂ©taphysique directeur ne se fonde pas lui-mĂŞme mais a son propre fondement ailleurs. Ainsi, alors que la mĂ©taphysique se prĂ©occupe d’identitĂ©, cette identitĂ© est elle-mĂŞme « indĂ©cidable Â» depuis l’intĂ©rieur de système. Du point de vue du système, donc, le principe directeur est structurellement dĂ©fectueux. Il sert en fait Ă  recouvrir les failles et les fissures du système. Il est le tapis mĂ©taphysique sous lequel on dissimule les saletĂ©s Ă  coups de balayette. Avec le temps, il finira par adopter lui-mĂŞme les caractĂ©ristiques de la saletĂ© et des fissures qu’il Ă©tait destinĂ© Ă  cacher. Dans un singulier renversement du Psaume 118, la pierre angulaire de tout l’ordre symbolique devient lui-mĂŞme l’abject, la tache aveugle dans le système, que l’artiste exhibe ici pour notre Ă©dification. Serrano renvoie cet arkhĂ© Ă  son Ă©lĂ©ment refoulĂ© et oubliĂ©, le mĂ©tonymique exprimĂ© par les processus biologiques qui ont Ă©tĂ© abjectifiĂ©s par l’ordre symbolique. En contemplant Piss Christ , peut-ĂŞtre pourrons-nous reverser Ă  la croix un peu de sa puissance subversive.

 

Damien Casey

 Article original paru en 2000 dans la revue Law/Text/Culture, sous le titre “Law & The Sacred : Sacrifice, Piss Christ, and Liberal Excess”.

 Traduit par GrĂ©goire Chamayou

 


[1] Cf. Joan Biskupic, `Decency’ can be weighed in art’s agency funding. » Washington Post. Friday, June 26 1998

[2] « Serrano a indiquĂ© que son intention Ă©tait d’utiliser les fluides de la mĂŞme manière qu’un peintre, mais au lieu d’utiliser la peinture pour reprĂ©senter la chose – par exemple du rouge pour le sang, du jaune pour la chair, – il utiliserait des substances rĂ©elles; substance et non reprĂ©sentation. Â» Alex Karsniki. « Andres Serrano at the Kansas City Art Institute. »

[3] Le crucifix lui-même ne fonctionne-t-il pas comme un symbole de la souveraineté ? Dans ce cas, les «guerres culturelles» ont également pour enjeu de savoir qui a la souveraineté sur ce symbole-ci.

[4] Julia Kristeva, Pouvoirs de l’horreur: essai sur l’abjection, Le Seuil, Paris, 1980, p. 110.

 [5] Idem, p. 11

[6] Iris Marion Young, Justice and the Politics of Difference. Princeton, Princeton University Press, 1990, p. 146

[7] Georges Bataille, Œuvres complètes: Écrits posthumes, 1922-1940, p. 61.

[8] Voir Caroline Walker Bynum, Fragmentation and Redemption. Essays on Gender and the Human Body in Medieval Religion. New York, Zone Books. 1992, et The Resurrection of the Body. New York, Columbia University Press. 1995

[9] Bynum, 1992, p. 101.

[10] Bynum, 1992, p. 97.

[11] Il sera peut-ĂŞtre utile de rappeler que dans le LĂ©vitique, l’accouchement nĂ©cessitait une plus longue pĂ©riode d’isolement avant purification que tout autre Ă©tat de la pollution temporaire.

[12] Piss Christ pourrait ĂŞtre utilisĂ© pour illustrer cette vue de Nietzsche : « Toutes les choses qui vivent longtemps sont peu Ă  peu tellement imbibĂ©es de raison que l’origine qu’elles tirent de la dĂ©raison devient invraisemblable. Â», Nietzsche, Aurore.

[13] Louis-Marie Chauvet, Symbol and Sacrament. A Sacramental Reinterpretation of Christian Existence. Collegeville, Minnesota. The Liturgical Press, 1995, p. 310.

[14] Chauvet, 1995, p. 315.

[15] Jakobson, R., Essais de linguistique générale, I. Les fondations du langage, Minuit, 1963, pp. 45 46

[16] Kristeva, Op. cit., p. 88

[17] Cf. Nancy Jay, Throughout Your Generations Forever. Chicago, Chicago University Press. 1992

[18] Bataille, Oeuvres complètes: La somme athéologique: Volume 1, Gallimard, p. 506.

[19] Jay, 1992, p. 149.

[20] Cf. Kevin Hart The Trespass of the Sign. Deconstruction, Theology and Philosophy Cambridge

University Press, Cambridge, 1989.

18 avril 2011

De la pisse et du Christ

L’œuvre Piss Christ d’Andres Serrano - un crucifix photographiĂ© baignant dans l’urine de l’artiste -...

L’œuvre Piss Christ d’Andres Serrano - un crucifix photographiĂ© baignant dans l’urine de l’artiste - a Ă©tĂ© dĂ©truite Ă  coups de marteau le 17 avril Ă  Avignon par des intĂ©gristes catholiques. Mais pourquoi cette Ĺ“uvre leur Ă©tait-elle si intolĂ©rable ? Que rĂ©vĂ©lait-elle de tellement inquiĂ©tant ? Contretemps publie l’avis du thĂ©ologien Damien Casey - un article rĂ©digĂ© en 2000, après que l'oeuvre a essuyĂ© sa première attaque, dĂ©jĂ  au marteau, Ă  la National Gallery du Victoria en Australie.

 L’œuvre Piss Christ d’Andres Serrano est au centre de toute une sĂ©rie de controverses depuis plus d’une dĂ©cennie. Le dĂ©bat a surtout portĂ© sur des questions de tolĂ©rance et de pluralisme. L’affirmation selon laquelle Piss Christ prĂ©senterait un caractère offensant pour les chrĂ©tiens semble suggĂ©rer, Ă  tort je crois, que Piss Christ n’a ni prĂ©cĂ©dent ni place au sein de la tradition chrĂ©tienne. Piss Christ interroge en acte les frontières entre le sacrĂ© et le profane. L’œuvre menace l’identitĂ© des chrĂ©tiens conservateurs, qui rĂ©pondent en cherchant Ă  l’exclure de la sphère publique. Je considère que ce qui est en jeu ici n’est pas seulement la question de la tolĂ©rance dans une sociĂ©tĂ© pluraliste, mais aussi celle de la tolĂ©rance au sein d’une Église pluraliste. Ă€ qui appartiennent les symboles religieux, et qui a le pouvoir de prescrire la manière dont ils sont utilisĂ©s ? Ma thèse est que Piss Christ, quelle que soit l’intention de l’auteur, est une Ĺ“uvre profondĂ©ment religieuse, et ce dans la mesure oĂą elle soulève de profondes questions thĂ©ologiques, touchant au cĹ“ur mĂŞme du christianisme.

Piss Christ s’est Ă  nouveau trouvĂ©e au centre d’une controverse en Octobre 1997, lorsque Melbourne accueillit deux expositions d’Andres Serrano. « History of Sex from History of Sex Â» Ă©tait exposĂ©e Ă  la Galerie Kirkcaldy Davies tandis que la National Gallery du Victoria prĂ©sentait une rĂ©trospective Serrano, en mĂŞme temps que sa prestigieuse exposition Rembrandt. Dans le cadre de la rĂ©trospective Serrano, Piss Christ s’est avĂ©rĂ© ĂŞtre plus qu’une simple pièce de musĂ©e puisqu’il fut une fois de plus la cible de nombreuses attaques. Le premier assaut vint de l’archevĂŞque catholique de Melbourne, George Pell, qui, considĂ©rant l’œuvre comme blasphĂ©matoire, demanda sans succès une injonction de la Cour suprĂŞme pour empĂŞcher la National Gallery du Victoria de l’exposer. Mais lĂ  oĂą le marteau du juge avait Ă©chouĂ©, le marteau de deux jeunes rĂ©ussit, poussant Timothy Potts, le directeur de la National Gallery, Ă  annuler l’exposition. Potts prĂ©tend avoir agi dans un souci de sĂ©curitĂ© pour son personnel, bien que l’avis gĂ©nĂ©ral est plutĂ´t qu’il a pris sa dĂ©cision dans la panique, craignant surtout pour ses Rembrandt.

Piss Christ n’est pas l’œuvre la plus frappante, visuellement parlant, de Serrano, mais, pour avoir gĂ©nĂ©rĂ© sa propre aura de controverse, elle est de facto devenue une sorte d’étendard pour son travail. Tout a commencĂ© en 1989 lorsque Piss Christ, ainsi que les photos homoĂ©rotiques de Robert Mapplethorpe, se sont retrouvĂ©s au centre d’une controverse aux États-Unis, oĂą les forces de la droite chrĂ©tienne se sont rassemblĂ©es contre le National Endowment for the Arts. Plus rĂ©cemment, le Congrès a lĂ©gifĂ©rĂ© pour stipuler, dans un texte confirmĂ© par la Cour suprĂŞme, que le fonds pour les arts devait prendre « en considĂ©ration les normes gĂ©nĂ©rales de la dĂ©cence Â» pour l’attribution de ses subventions[1]. Les « guerres culturelles Â» ont Ă©tĂ© lancĂ©es aux États-Unis par ce qui pourrait ĂŞtre considĂ©rĂ© comme un rituel de contre-profanation, lorsque le sĂ©nateur Alphonse D’Amato a dĂ©chirĂ© un exemplaire du Piss Christ au SĂ©nat amĂ©ricain le 18 mai 1989. Ce faisant, le sĂ©nateur a montĂ© Piss Christ en Ă©pingle pour en faire un symbole des excès du libĂ©ralisme politique.

Cette question touche au cœur de la séparation de l’Église et l’État, l’une des distinctions les plus sacrées en Amérique. Reste à savoir, cependant, à quel côté de la fracture appartiennent les institutions artistiques. En Australie, dans sa propagande électorale, le Parti libéral dépeint l’art comme étant le domaine réservé de l’élite. À la National Gallery de Victoria, l’establishment artistique s’est à vrai dire comporté comme s’il s’agissait d’une église, traitant ses Rembrandt comme s’ils étaient ses reliques les plus sacrées. Il est plus que dommage que la juxtaposition de Serrano et de Rembrandt ait été considérée comme une source d’inquiétude plutôt que comme une opportunité. Il est clair que notre compréhension et notre appréciation du travail des deux artistes auraient bénéficié de ce dialogue si celui-ci avait été autorisé à avoir lieu. Non seulement les thèmes et les formes baroques du travail de Serrano auraient été portés à notre attention, mais nous aurions aussi pu découvrir de nouvelles façons de regarder Rembrandt, notamment la manière dont il traite lui aussi de l’ambiguïté de l’abject et de sa relation avec le sacré. Je ne dis pas que Serrano doit être mis sur le même plan que Rembrandt, mais plutôt que l’excès de révérence ne sert pas forcément le maître hollandais.

Du fait de sa renommĂ©e, Piss Christ a fini par ĂŞtre considĂ©rĂ© comme Ă©tant emblĂ©matique des « tableaux Â» de Serrano sur les fluides – le sang, l’urine, le lait et le sperme. ConsidĂ©rĂ© hors contexte cependant, la façon dont Serrano joue sur des thèmes baroques avec une palette minimaliste tend Ă  ĂŞtre oubliĂ©e[2]. Quelles que soient de toute façon les intentions picturales de l’artiste, celles-ci ont Ă©tĂ© Ă©clipsĂ©es par l’aspect religieux de son travail. Je suis d’avis que c’est prĂ©cisĂ©ment cette tentative d'explorer la relation entre l’abject et le sacrĂ© qui fait de Piss Christ non seulement de l’art de qualitĂ©, mais encore de l’art religieux de qualitĂ©, confinant Ă  l’iconique. Je pense ici au sens thĂ©ologique de l’icĂ´ne, selon lequel l’icĂ´ne est moins une reprĂ©sentation qu’une fenĂŞtre ouverte sur une rĂ©alitĂ© plus profonde. Piss Christ est aussi une parabole dans laquelle nos attentes sont chamboulĂ©es afin que le sacrĂ© se manifeste, et ceci parce que, comme l’a dit Hegel : «ce qui est bien connu, prĂ©cisĂ©ment parce qu’il est connu, n’est pas connu. Â»

L’histoire de sa rĂ©ception semble montrer que le travail de Serrano en gĂ©nĂ©ral et Piss Christ en particulier a dĂ©jĂ  dĂ©stabilisĂ© et transgressĂ© de nombreuses frontières en questionnant les Ă©vidences du connu. Peut-ĂŞtre n’est-ce pas tant une question de sacrĂ© et de profane que de sacrĂ© et de « mondain Â». Ceux qui considèrent Piss Christ comme blasphĂ©matoire semblent considĂ©rer que Serrano a profanĂ© un objet sacrĂ©. Il est alors considĂ©rĂ© comme ayant transgressĂ© une distinction qui se doit d’être respectĂ©e et protĂ©gĂ©e. Serrano, pourraient-ils faire valoir, a en effet pissĂ© sur Dieu. Serrano a transgressĂ© le sacrĂ©, et il l’a fait avec la dernière des profanations. Mais n’est-il pas possible que Piss Christ rĂ©vèle Ă©galement une religiositĂ© authentique et perspicace ? Dans une lettre au National Endowment for the Arts, Serrano affirme qu’il ne considère pas Piss Christ comme impie ou blasphĂ©matoire :

« La photographie et le titre lui-mĂŞme sont ambigus et provocateurs, mais certainement pas blasphĂ©matoires. Au fil des ans, j’ai rĂ©gulièrement traitĂ© de la religion dans mon art. Mon Ă©ducation catholique informe ce travail qui me permet de redĂ©finir et personnaliser ma relation avec Dieu. Mon utilisation de fluides corporels tels que le sang et l’urine dans ce contexte est parallèle Ă  l’obsession du catholicisme avec « le corps et le sang du Christ. Â» C’est prĂ©cisĂ©ment de cette exploration et de cette juxtaposition des symboles que le christianisme tire sa force. Â»

De manière gĂ©nĂ©rale, c’est le titre qui heurte. C’est le titre qui encadre l’œuvre et qui met en avant la juxtaposition du sacrĂ© et de l’abject. Une Ĺ“uvre voisine, Piss Light, tout en contenant les mĂŞmes Ă©lĂ©ments visuels que Piss Christ pourrait en effet ĂŞtre considĂ©rĂ©e comme un Piss "lite" dans la mesure oĂą le titre est moins conflictuel. Mais si c’est le titre qui suscite le plus d’indignation, il pourrait Ă©galement ĂŞtre lu comme une Ă©vocation de l’inscription elle-mĂŞme ironique placĂ©e au-dessus de la croix selon l’évangile : «Le roi des Juifs Â». Sauf que l’ironie de ce geste a Ă©galement Ă©tĂ© occultĂ©e par sa familiaritĂ©.

Tout le cirque qui a entourĂ© l’exposition Serrano Ă  la National Gallery de Victoria a bien Ă©tĂ© rĂ©sumĂ© par un dessin de Leunig paru Ă  l’époque dans le journal. Il montrait un archevĂŞque indignĂ© au pied de la croix qui criait : « Vous allez avoir des nouvelles de nos avocats ! Â» Il est Ă  mon avis très astucieux de la part de Leunig de montrer que le dĂ©sir de protĂ©ger le sacrĂ© et de le mettre en quarantaine peut assez facilement sombrer dans l’absurde. Piss Christ nous rappelle que la croix Ă©tait un signe d’ignominie. Les premiers chrĂ©tiens n’utilisaient pas ce symbole couramment parce que ses colorations douloureuses Ă©taient encore trop vives pour eux. Au point de vue thĂ©ologique, la mort de JĂ©sus est la forme extrĂŞme de l’auto-dessaisissement de Dieu - la kĂ©nose. C’est en cela que rĂ©side proprement la rĂ©vĂ©lation chrĂ©tienne de Dieu : dans la vie et la mort de JĂ©sus, dans sa renonciation Ă  dominer et dans son identification avec la servitude, les pauvres, les opprimĂ©s et tous ceux que nous traitons « comme de la merde. Â»

Cela implique aussi clairement que le concept de souveraineté divine compris comme domination de Dieu sur le monde doit être abandonné[3]. La place de Dieu est avec l’abject tout autant que sur l’autel de la cathédrale. Le crucifix pris comme symbole triomphant est une délicieuse ironie dans l’esprit des évangiles. Mais cette ironie est perdue lorsqu’on oublie son lien étroit avec à la fois l’ignominie et l’abjection. Il devient alors un simple signe de domination. En niant la négation de Dieu, la pensée chrétienne classique obscurcit l’une de ses perspectives les plus profondes sur la souffrance. Pour en appeler à des questions de souffrance et d’injustice, la pensée chrétienne doit redécouvrir ses éléments refoulés et reconnaître que ses propres symboles, tout comme le divin, ne sauraient être maîtrisés. Le Piss Christ de Serrano fait un pas dans ce sens.


II

Piss Christ soulève de profondes questions théologiques au sujet de la relation du christianisme à la logique du sacrifice, qui a tant pénétré la culture. Ce rapport est marqué du sceau de l’ambivalence en raison des fortes tendances sacrificielles et anti-sacrificielles qui jouent au sein même de la tradition chrétienne. Piss Christ est en effet blasphématoire dans la mesure où il subvertit l’interprétation sacrificielle de la mort du Christ. Mais ce faisant, il est également prophétique dans la mesure où il évoque quelque chose qui est peut-être encore plus essentiel et plus propre au christianisme. C’est cette question que je voudrais aborder dans la suite de cet article, en utilisant Piss Christ comme un matériau pour la réflexion. Comme toute bonne œuvre d’art Piss Christ est plus évocatrice que didactique et se complaît dans une ambiguïté que seuls des actes individuels d’interprétation peut clarifier. Mais je suis moi-même déjà impliqué dans ce que Serrano interroge. Il est difficile de s’empêcher de chercher à mettre un peu d’ordre dans les désordres du monde.

Dans Les Formes Ă©lĂ©mentaires de la vie religieuse, Émile Durkheim indique que « le phĂ©nomène religieux (…) suppose toujours une division bipartite de l’univers connu et connaissable en deux genres qui comprennent tout ce qui existe, mais qui s’excluent radicalement. Les choses sacrĂ©es sont celles que les interdits protègent et isolent, et les choses profanes Ă©tant celles auxquelles ces interdits s’appliquent et qui doivent rester Ă  l’écart des premières. La relation (ou l’opposition, l’ambivalence) entre SacrĂ© et Profane est l’essence du fait religieux. Â»

Ă€ un certain niveau, Piss Christ semble transgresser la distinction entre le sacrĂ© et le profane. Un examen plus attentif rĂ©vèle toutefois que les choses ne sont pas si simples. La sĂ©paration entre le sacrĂ© et le profane implique que le sacrĂ© soit lui-mĂŞme clĂ´turĂ© par des rangĂ©es d’interdits. Du fait de son opposition au profane, le sacrĂ©, menace, par sa nature mĂŞme, l’ordre social de l’existence profane quotidienne, en mĂŞme temps qu’il lĂ©gitime ses propres institutions. La fonction du sacrifice est d’établir ou de rĂ©tablir l’ordre et de tracer des frontières. Le sacrifice construit et protège l’identitĂ© de la communautĂ©, que ce soit par l’expulsion de ses Ă©lĂ©ments impurs ou par la purification et la lĂ©gitimation des lignĂ©es de la descendance. Dans les deux cas, c’est le sacrifice qui constitue la culture en la sĂ©parant de la nature. ConformĂ©ment Ă  la logique du sacrifice, tout ce qui, pour ĂŞtre trop ambigu ou trop permĂ©able, dĂ©fie le principe de non-contradiction devient le tiers exclu. Ce qui Ă©chappe Ă  cette distinction simple « A / non A Â» est considĂ©rĂ© comme impur dès qu’il « s’écarte de l’ordre symbolique Â» ou est « incompatible avec le Temple Â»[4]. La logique sacrificielle imite la totalitĂ© du système de signes conçu comme un système de diffĂ©rences.

Selon cette conception de la signification - qui dĂ©rive entre autres de Saussure - le sens n’est pas fonction de la relation entre le signe et ce Ă  quoi il se rĂ©fère, mais plutĂ´t fonction de sa diffĂ©rence avec d’autres signes. Le sens n’est pas tant une question de relation indicielle - mĂŞme un animal sait que la fumĂ©e est un indice de feu -, mais de relations symboliques. Par consĂ©quent, l’impuretĂ© n’est pas une qualitĂ© de la chose en soi, mais fonction d’une chose qui a quittĂ© sa place. La fonction du sacrifice est pour une part, si ce n’est de domestiquer le sacrĂ©, du moins de le maintenir Ă  sa place. En tĂ©moigne la mort du capitaine Cook, qui apprit amèrement la leçon : Lorsque Cook arriva aux Ă®les HawaĂŻ, ce fut Ă  proximitĂ© d’un important sanctuaire et dans la pĂ©riode des quatre mois dĂ©diĂ©s au culte de Lono. Il fut pris pour le dieu Lono et adorĂ© comme tel. Quand il revint, en dehors de la pĂ©riode de culte, il fut perçu comme une menace, tuĂ© et sacrifiĂ©.

La tension entre la puissance perturbatrice du sacré et notre désir de le domestiquer va de pair avec l’horreur que nous inspire l’abject en tant que celui-ci menace de rompre et de brouiller les frontières. L’abject, selon l’analyse de Julia Kristeva, ce sont ces choses qui brouillent la distinction nette entre le sujet et l’objet, et qui menacent par conséquent la substantialité de l’identité. La culture est défavorable à l’abject. Il est son antinomie.

Serrano explore l’abject, non seulement dans sa sĂ©rie sur les fluides mais aussi dans sa confrontation avec la mort, Ă  la morgue, dans laquelle l’abject est poussĂ© Ă  sa « limite Â». Kristeva suggère que « si l’ordure signifie l’autre cĂ´tĂ© de la limite, oĂą je ne suis pas et qui me permet d’être, le cadavre, le plus Ă©cĹ“urant des dĂ©chets, est une limite qui a tout envahi. Ce n’est plus moi qui expulse, « je Â» est expulsĂ©. La limite est devenue un objet. Comment puis-je ĂŞtre sans limite ? Â»[5]

Il est intĂ©ressant de considĂ©rer que c’est peut-ĂŞtre une angoisse sur les frontières qui est au cĹ“ur des « guerres culturelles Â» en cours aux États-Unis. La peur des prĂ©tendus « excès de la libertĂ© Â» trouve peut-ĂŞtre son expression la plus claire dans le cri : « N’y a-t-il plus rien de sacrĂ© ? Â» Susciter l’angoisse sur des questions de frontières est, après tout, un dĂ©nominateur commun aux Ĺ“uvres de Serrano et de Mapplethorpe. L’angoisse que provoque Mapplethorpe trouve moins son expression dans l’abjection que dans la dĂ©stabilisation de l’identitĂ© sexuelle, qui se manifeste par l’homophobie. Iris Marion Young estime que l’homophobie est la plus aiguĂ« des angoisses-frontières, prĂ©cisĂ©ment parce que, contrairement Ă  d’autres distinctions physiques de race, de sexe ou de handicap, la frontière entre homo et hĂ©tĂ©ro est très permĂ©able[6]. L’homosexuel, dans la mesure oĂą il dĂ©fie la distinction A /non A est une « abomination Â». Ce qu’il y a d’intĂ©ressant Ă  propos de l’homophobie, c’est qu’elle ne se manifeste jamais plus clairement que chez ceux qui se dĂ©fendent trop bruyamment de toute attirance homosexuelle.

De mĂŞme, une aura de mauvaise foi flotte toujours autour de toute accusation de blasphème. La ligne de dĂ©marcation entre la protection du sacrĂ© et sa domestication est si mince qu’elle en devient permĂ©able. Mais, quand une Église s’identifie trop Ă©troitement avec la logique de l’exclusion sacrificielle, un geste tel que celui de Serrano va inĂ©vitablement mettre en question son identitĂ©. L’abject, cependant, par dĂ©finition, ne peut ĂŞtre domestiquĂ©. C’est pour cette raison que Georges Bataille, dans sa tentative pour retrouver un sens du sacrĂ© qui soit rebelle Ă  toute domestciation, cherchait Ă  rĂ©tablir l’ancien lien entre le sacrĂ© et l’abject, entendu comme ce qui reste hors de portĂ©e de la raison, sous le nom d’« hĂ©tĂ©rologie Â». L’hĂ©tĂ©rologie est la science du sacrĂ© non-ossifiĂ© dans des doctrines et dans des dogmes. Bataille pensait que, une fois objectivĂ©, le sacrĂ© devenait une chose et cessait ainsi d’être sacrĂ©. L’hĂ©tĂ©rologie, ajoutait Bataille, garde Ă  l'esprit le fait que nos notions de « Dieu Â» deviennent trop souvent des obstacles au sacrĂ©. L’hĂ©tĂ©rologie se dĂ©finit comme la « science de ce qui est tout autre. Le terme d’agiologie serait peut-ĂŞtre plus prĂ©cis mais il faudrait sous-entendre le double sens d’agios (analogue au double sens de sacer) aussi bien souillĂ© que saint. Mais c’est surtout le terme de scatologie (science de l’ordure) qui garde dans les circonstances actuelles (spĂ©cialisation du sacrĂ©) une valeur expressive incontestable, comme doublet d’un terme abstrait tel qu’hĂ©tĂ©rologie Â»[7]

L’historienne Caroline Walker Bynum a montrĂ© la façon dont, dans l’imaginaire mĂ©diĂ©val, la question des choses que le corps laisse derrière lui revĂŞtait une importance cruciale dans l’eschatologie, au point que les questions d’eschatologie et de scatologie s’entremĂŞlaient parfois explicitement. Qu’est-ce que c’est, demandaient les mĂ©diĂ©vaux, qui est ressuscitĂ© avec la rĂ©surrection des corps ? Quel est le statut de la nourriture, des rognures d’ongles, de la peau morte et des cheveux ? Ce qui inquiĂ©tait l’imaginaire mĂ©diĂ©val Ă©tait la relation entre l’identitĂ© et le changement, et la frontière entre ce qui est autre Ă  soi-mĂŞme et ce qui est intrinsèque Ă  l’identitĂ©, comprise en termes d’intĂ©gritĂ© du corps[8]. Le mĂ©diĂ©vaux se mĂ©fiaient de tous les processus du devenir. C’était plutĂ´t la stase et le confinement de soi qui paraissaient signifier la perfection. C’est pour cette raison que la crucifixion du Christ exerçait une telle fascination, prĂ©cisĂ©ment donc parce qu’il contredisait l’idĂ©e mĂ©taphysique de la perfection, tout en rendant si vive son humanitĂ©.

La crucifixion Ă©tait de façon gĂ©nĂ©rale considĂ©rĂ©e comme la mort la plus abjecte, et c’est pour cette raison que le criminel Ă©tait exĂ©cutĂ© en dehors des limites de la ville. Il Ă©tait littĂ©ralement chassĂ© de la sociĂ©tĂ©. Dans le cas de la crucifixion du Christ, cet Ă©tat d’abjection fut expĂ©rimentĂ© dans un corps flagellĂ© et percĂ© « comme de l’eau qui s’écoule Â» (Psaume 22,14), la frontière entre l’intĂ©rieur et Ă  l’extĂ©rieur s’évanouit. La permĂ©abilitĂ© du corps du Christ Ă©tait telle que de nombreux mystiques mĂ©diĂ©vaux en vinrent Ă  identifier le corps du Christ comme fĂ©minin : « Non seulement le Christ Ă©tait incarnĂ© avec la chair d’une femme, mais sa propre chair faisait des choses fĂ©minines : il saignait, il saignait de la nourriture et il enfantait. Â»[9] Dans les mots de Marguerite d’Oingt, ses « veines se rompaient (…) en enfantant, en un seul jour, le monde entier. Â»[10] L’enfantement est bien sĂ»r un processus très salissant[11].

Comparée à un tel monceau d’abjection, la pisse est certainement quelque chose de très doux. À moins que le problème porte en fait sur la présomption de Serrano, lui qui doit forcément s’identifier avec le Christ pour pouvoir immerger un crucifix dans sa propre urine ? Dans la mesure où Serrano, dans sa série sur les fluides, n’utilise pas seulement de l’urine, mais du sang, du sperme et du lait, ce n’est clairement pas tant la pisse elle-même qui lui importe que les fluides corporels en général. Les fluides corporels défient le mythe de la maîtrise de soi et c’est pourquoi la crucifixion a toujours été une telle pierre d’achoppement pour la métaphysique platonicienne. C’est aussi pourquoi la mort de Dieu ne cesse d’être à nouveau proclamée.

 

III

Une comprĂ©hension plus spĂ©cifiquement chrĂ©tienne, d’autre part, mettrait l’accent non pas tant sur l’abjection du sacrifice, mais sur un Dieu qui s’identifie avec ceux qui sont « abjectifiĂ©s Â». En dĂ©pit de la perception commune, l’interprĂ©tation sacrificielle de la mort de JĂ©sus peut ĂŞtre trouvĂ©e dans un seul livre du Nouveau Testament, et ce livre, « la Lettre aux HĂ©breux Â», porte justement sur la fin du sacrifice. La logique d’ensemble du Nouveau Testament pourrait ĂŞtre vue comme consistant Ă  renverser la distinction sacrificielle entre le sacrĂ© et le profane plutĂ´t qu’à la renforcer[12]. Pour Nietzsche, c’est la « mort de Dieu Â» qui abolit la logique du sacrifice et la distinction mĂ©taphysique entre le « vrai Â» monde et le monde apparent – distinction qui a servi Ă  dĂ©nigrer le monde de l’expĂ©rience quotidienne. Nietzsche espère qu’avec cette abolition, le quotidien lui-mĂŞme pourra ĂŞtre imprĂ©gnĂ© de l’aura jusque-lĂ  rĂ©servĂ©e au sacrĂ©. En cela au moins, Nietzsche est très incarnationnel.

La fin du sacrifice est très clairement exprimĂ©e dans l’Eucharistie, qui est le sacrement primordial de l’identitĂ© chrĂ©tienne. Comme l’explique succinctement Kristeva : « Manger, boire le corps et le sang du Christ, c’est d’une part transgresser symboliquement les interdits lĂ©vitiques, symboliquement se rassasier Â». Le pĂ©chĂ© ne rĂ©side plus dans l’impuretĂ© de l’objet, mais dans la volontĂ© subjective. Mais mĂŞme si le Nouveau Testament nous prĂ©sente ostensiblement la fin du sacrifice, le sacrifice est demeurĂ© une part intrinsèque de la conception chrĂ©tienne. Le thĂ©ologien sacramentel Louis-Marie Chauvet admet que, mĂŞme si, tout au long de l’histoire du christianisme, l’anti-sacrificiel a Ă©tĂ© entretenu et vĂ©cu par une Ă©lite, les reprĂ©sentations et les pratiques les plus communes ont tendu au sacrificiel[13]. Il semblerait donc qu’il existe une forte tendance - psychologique ou culturelle - Ă  la logique du sacrifice, une tendance qui ne peut pas ĂŞtre niĂ©e, mais qui peut peut-ĂŞtre ĂŞtre rachetĂ©e.

Une simple nĂ©gation du sacrifice n’échappe pas Ă  la logique sacrificielle. Vouloir nier purement et simplement l’alternative A / non-A, c’est rester piĂ©gĂ© par la logique mĂŞme que l’on cherche Ă  Ă©viter. La libĂ©ralisation simple comporte ses propres dangers. Chauvet prĂ©vient que concevoir un Dieu qui est « tout amour Â» en rĂ©action Ă  la vengeance de Dieu peut s’avĂ©rer tout aussi pervers. « Lorsque l’« amour Â», sous prĂ©texte de pardon, ne peut plus rien interdire, quand il n’est plus lui-mĂŞme structurĂ© par une loi, et donc par des interdits, cet excès d’amour, auquel on ne peut jamais rĂ©pondre de manière adĂ©quate (...) risque d’être expĂ©rimentĂ© en imagination comme une dette impayable Â»[14]. Il devient en effet persĂ©cution. On a peut-ĂŞtre lĂ  un cas de retour de l’excĂ©dent sacrĂ©, comme dans le potlatch de Bataille, oĂą le jeu de surenchère en spirale, sous prĂ©texte de gĂ©nĂ©rositĂ© vise en rĂ©alitĂ© la destruction de l’autre. Piss Christ ne nie pas la logique du sacrifice. Au contraire, il la subvertit en la mettant au contact de ses Ă©lĂ©ments refoulĂ©s / contaminants.

Il y a une autre approche permettant de donner sens aux questions qui Ă©mergent autour de Piss Christ et de sa relation Ă  la fois au sacrĂ© et au sacrifice. Le paradigme structuraliste dĂ©crit une division bipartite structurant tous les systèmes de signification suivant deux logiques distinctes mais indissociables. Ces deux logiques pourraient peut-ĂŞtre ĂŞtre comprises en termes de « A : B Â» plutĂ´t que de « A/A Â», Ă©tant donnĂ© qu’aucun des deux termes n’est rĂ©ductible Ă  l’autre. Roman Jakobson a dĂ©crit ces axes de signification en termes de tropes de la mĂ©taphore et de la mĂ©tonymie, qu’il considĂ©rait ĂŞtre une expression condensĂ©e de ces axes eux-mĂŞmes. La mĂ©taphore est l’axe de la sĂ©lection, de la dĂ©notation et de l’identitĂ©, tandis que la mĂ©tonymie est l’axe de la combinaison, de la connotation et de la diffĂ©rence. Tous les systèmes de signification tournent autour de ces deux axes. Parler, par exemple, « implique la sĂ©lection de certaines entitĂ©s linguistiques et leur combinaison en unitĂ©s linguistiques d'un plus haut degrĂ© et complexitĂ©. Â»[15] Dans ce cadre, le sacrifice correspond au mĂ©taphorique dans la mesure oĂą il s’exerce conformĂ©ment aux principes de la substitution, du rassemblement du sens autour d’un centre unificateur. Le sacrifice, comme le suggère Julia Kristeva, imite l’institution de l’ordre symbolique. « Il cĂ©lèbre la dimension verticale du signe : de la chose abandonnĂ©e, ou tuĂ©e, au sens du mot et de la transcendance Â»[16]. Le succès de la mĂ©taphore vient de son association avec le mythe paternel et avec le « nom / loi du père Â» pris comme clĂ© de voĂ»te de la signification. De mĂŞme, Nancy Jay a montrĂ© comment le sacrifice accomplit ce que la paternitĂ©, considĂ©rĂ©e comme une relation non-naturelle, conventionnelle, ne peut apporter, Ă  savoir : une mĂ©diation entre le lien symbolique et le lien indiciel « naturel Â» qui est considĂ©rĂ© comme Ă©tant l’apanage de la maternitĂ©[17]. En consĂ©quence, la mĂ©tonymie a Ă©tĂ© associĂ©e au fĂ©minin et au processus dĂ©sordonnĂ© du devenir que le sacrifice a tentĂ© de transcender, mais qui n’en a pas moins Ă©tĂ© rappelĂ© de temps Ă  autre dans la tradition chrĂ©tienne.

Pour la mĂ©taphysique occidentale, la substantialitĂ© du mĂ©taphorique demeure l’idĂ©al, l’un, le but, auquel les procĂ©dĂ©s mĂ©tonymiques du devenir, moins substantiels, sont sacrifiĂ©s. Le christianisme, du fait de sa complicitĂ© avec la mĂ©taphysique, a, comme l’a observĂ© Bataille, « substantialisĂ© le sacrĂ©. Â»[18] Du fait de son alliance avec la mĂ©taphysique, le christianisme a oubliĂ© que la croix devait ĂŞtre une « pierre d’achoppement. Â» Tant qu’elle sera interprĂ©tĂ©e selon la logique du sacrifice, la croix restera le grand symbole de la transcendance des processus corporels du devenir. Elle devient alors un sacrifice comme les autres, mĂŞme si c’est le sacrifice par excellence. Dans le sacrifice, explique Jay, « la mort ne dĂ©sorganise la victime (un produit de la reproduction sexuĂ©e) que pour mieux permettre la rĂ©organisation Ă  un autre niveau, celui des structures sociales Ă©ternelle. Â»[19] L’interprĂ©tation sacrificielle de la mort du Christ menace par consĂ©quent d’obscurcir le sens de l’incarnation en sacrifiant le particulier Ă  l’universel. La tentative de Serrano consistant Ă  renvoyer le crucifix aux processus corporels du devenir peut ĂŞtre considĂ©rĂ©e comme une tentative pour retrouver le sens de l’incarnation. Tout comme la mort de JĂ©sus ne peut ĂŞtre comprise qu’à la lumière de la rĂ©surrection, celle-ci ne peut ĂŞtre sĂ©parĂ©e de l’orientation Ă©thique de toute sa vie : ĂŞtre un « homme pour les autres Â». Les Ă©vangiles montrent que, dans la pratique - violant le sabbat et s’attablant avec les pĂ©cheurs - cela impliquait souvent la transgression des interdits de la loi sacrĂ©e. Mais si la rĂ©vĂ©lation chrĂ©tienne en JĂ©sus est totalisĂ©e en termes de mort sacrificielle, alors c’est le sens mĂŞme de l’incarnation qui est banalisĂ©. Loin de contester le statu quo, l’incarnation s’absorbe alors en lui, dans l’obĂ©issance Ă  la loi du Père. Par consĂ©quent, la croix elle-mĂŞme, loin d’être une pierre d’achoppement, devient un nouveau principe de totalisation, le principe dominant de la mĂ©taphysique occidentale.

Ce qu’il y a cependant de drĂ´le, avec ces principes mĂ©taphysiques, c’est que, dans la mesure mĂŞme oĂą ils rĂ©gissent une structure, ils Ă©chappent Ă  sa structuralitĂ©[20]. Par consĂ©quent, ils constituent aussi l’angle mort du système, Ă©tant donnĂ© qu’il faut les prendre pour prĂ©supposĂ©s. CensĂ©s garantir l’identitĂ© du système, le principe mĂ©taphysique directeur ne se fonde pas lui-mĂŞme mais a son propre fondement ailleurs. Ainsi, alors que la mĂ©taphysique se prĂ©occupe d’identitĂ©, cette identitĂ© est elle-mĂŞme « indĂ©cidable Â» depuis l’intĂ©rieur de système. Du point de vue du système, donc, le principe directeur est structurellement dĂ©fectueux. Il sert en fait Ă  recouvrir les failles et les fissures du système. Il est le tapis mĂ©taphysique sous lequel on dissimule les saletĂ©s Ă  coups de balayette. Avec le temps, il finira par adopter lui-mĂŞme les caractĂ©ristiques de la saletĂ© et des fissures qu’il Ă©tait destinĂ© Ă  cacher. Dans un singulier renversement du Psaume 118, la pierre angulaire de tout l’ordre symbolique devient lui-mĂŞme l’abject, la tache aveugle dans le système, que l’artiste exhibe ici pour notre Ă©dification. Serrano renvoie cet arkhĂ© Ă  son Ă©lĂ©ment refoulĂ© et oubliĂ©, le mĂ©tonymique exprimĂ© par les processus biologiques qui ont Ă©tĂ© abjectifiĂ©s par l’ordre symbolique. En contemplant Piss Christ , peut-ĂŞtre pourrons-nous reverser Ă  la croix un peu de sa puissance subversive.

 

Damien Casey

 Article original paru en 2000 dans la revue Law/Text/Culture, sous le titre “Law & The Sacred : Sacrifice, Piss Christ, and Liberal Excess”.

 Traduit par GrĂ©goire Chamayou

 


[1] Cf. Joan Biskupic, `Decency' can be weighed in art's agency funding." Washington Post. Friday, June 26 1998

[2] « Serrano a indiquĂ© que son intention Ă©tait d'utiliser les fluides de la mĂŞme manière qu’un peintre, mais au lieu d'utiliser la peinture pour reprĂ©senter la chose - par exemple du rouge pour le sang, du jaune pour la chair, - il utiliserait des substances rĂ©elles; substance et non reprĂ©sentation. Â» Alex Karsniki. "Andres Serrano at the Kansas City Art Institute."

[3] Le crucifix lui-même ne fonctionne-t-il pas comme un symbole de la souveraineté ? Dans ce cas, les «guerres culturelles» ont également pour enjeu de savoir qui a la souveraineté sur ce symbole-ci.

[4] Julia Kristeva, Pouvoirs de l’horreur: essai sur l’abjection, Le Seuil, Paris, 1980, p. 110.

 [5] Idem, p. 11

[6] Iris Marion Young, Justice and the Politics of Difference. Princeton, Princeton University Press, 1990, p. 146

[7] Georges Bataille, Œuvres complètes: Écrits posthumes, 1922-1940, p. 61.

[8] Voir Caroline Walker Bynum, Fragmentation and Redemption. Essays on Gender and the Human Body in Medieval Religion. New York, Zone Books. 1992, et The Resurrection of the Body. New York, Columbia University Press. 1995

[9] Bynum, 1992, p. 101.

[10] Bynum, 1992, p. 97.

[11] Il sera peut-être utile de rappeler que dans le Lévitique, l’accouchement nécessitait une plus longue période d'isolement avant purification que tout autre état de la pollution temporaire.

[12] Piss Christ pourrait ĂŞtre utilisĂ© pour illustrer cette vue de Nietzsche : « Toutes les choses qui vivent longtemps sont peu Ă  peu tellement imbibĂ©es de raison que l'origine qu'elles tirent de la dĂ©raison devient invraisemblable. Â», Nietzsche, Aurore.

[13] Louis-Marie Chauvet, Symbol and Sacrament. A Sacramental Reinterpretation of Christian Existence. Collegeville, Minnesota. The Liturgical Press, 1995, p. 310.

[14] Chauvet, 1995, p. 315.

[15] Jakobson, R., Essais de linguistique générale, I. Les fondations du langage, Minuit, 1963, pp. 45 46

[16] Kristeva, Op. cit., p. 88

[17] Cf. Nancy Jay, Throughout Your Generations Forever. Chicago, Chicago University Press. 1992

[18] Bataille, Oeuvres complètes: La somme athéologique: Volume 1, Gallimard, p. 506.

[19] Jay, 1992, p. 149.

[20] Cf. Kevin Hart The Trespass of the Sign. Deconstruction, Theology and Philosophy Cambridge

University Press, Cambridge, 1989.

Direction de la publication : Fanny Gallot & Ugo Palheta. ISSN : 2496-5146

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