Nouvelle histoire de la musique en France (1870-1950)
1943
Figure humaine : renaĂźtre de lâOccupation
Leïla Barbedette (avec la collaboration de Marie-HélÚne Benoit-Otis)
La cantate Figure humaine est une profession de foi pour la libertĂ© Ă©crite par Francis Poulenc sous lâOccupation nazie.
The cantata Figure humaine is a profession of faith for freedom composed by Francis Poulenc during the Nazi occupation.
Le 22 juin 1940, la France signe un armistice avec lâAllemagne victorieuse aprĂšs quelques semaines de combats violents mettant fin à « la drĂŽle de guerre », huit mois pendant lesquels les deux armĂ©es sâĂ©taient peu affrontĂ©es sur le terrain. La France est alors divisĂ©e en deux grandes zones, une « libre » au sud de la Loire et lâautre, au nord, occupĂ©e par lâarmĂ©e allemande. Paris reste la capitale culturelle quâelle a toujours Ă©tĂ©, mais doit se soumettre aux rĂšgles de lâoccupant. Ses artistes et crĂ©ateurs sont contraints, comme toute la population, de sâadapter Ă cette nouvelle situation.
Francis Poulenc (1899-1963) ne fait pas exception, et si son Ćuvre nâest pas le reflet dâun rĂ©el engagement politique, son travail a Ă©tĂ© profondĂ©ment marquĂ© par les « annĂ©es noires », notamment dans le choix des textes quâil a mis en musique. AprĂšs avoir posĂ© un regard sur la vie musicale sous lâOccupation et ses implications politiques, nous reviendrons sur les collaborations artistiques de Poulenc pour voir enfin comment ce contexte a marquĂ© lâhomme et inscrit son empreinte sur son Ćuvre, plus particuliĂšrement Ă travers le cas de la cantate Figure humaine, composĂ©e en 1943.
Ă partir de juin 1940, lâennemi, jusquâalors contenu au-delĂ dâune ligne de front, occupe le territoire et se mĂȘle Ă la population vaincue. NaĂźt ainsi un climat de cohabitation oĂč lâadversaire dâhier devient voisin avec qui des relations sociales sâĂ©tablissent : dans un article de 1945, Sartre parle Ă ce sujet dâun « ennemi trop familier quâon nâarrive pas Ă haĂŻr » (Sartre citĂ© dans Le Bail 2016, p. 10). Mais lâoccupant nâen exerce pas moins une politique autoritaire et rĂ©pressive, et cherche la collaboration des Ă©lites françaises afin de mieux asseoir sa domination. DĂšs juillet 1940, il sâemploie Ă prendre le contrĂŽle sur la vie culturelle tout en tissant des liens Ă©troits avec la population. Si la propagande allemande, incarnĂ©e par les Propaganda-Staffeln locales, impose une censure sĂ©vĂšre aux arts qui pourraient ĂȘtre explicitement vecteurs dâidĂ©ologies politiques comme la littĂ©rature et la peinture, elle laisse beaucoup plus de libertĂ© aux musiciens, dont le mode dâexpression est considĂ©rĂ© plus « neutre ». Otto Abetz, nommĂ© ambassadeur du Reich allemand Ă Paris en novembre 1940, connaĂźt depuis longtemps la culture française et mĂšne une politique de rapprochement culturel afin dâamener une « subordination volontaire de la France Ă la politique du Reich » (Abetz citĂ© dans Le Bail 2016, p. 30). Il joue sur lâapparente neutralitĂ© de la musique pour faire en sorte que toute identitĂ© culturelle prĂ©sente dans la musique française se dissolve en une identitĂ© europĂ©enne, qui serait finalement dominĂ©e par lâAllemagne. Les concerts de lâAmbassade constituent ainsi des occasions de rencontre entre les Ă©lites parisiennes et lâadministration du rĂ©gime nazi (Le Bail 2016, p. 27-44 ; Schwartz 2001).
De leur cĂŽtĂ©, certaines Ă©lites françaises cherchent Ă sâattirer les grĂąces de lâoccupant. Bernard FaĂż (1893-1978) par exemple, administrateur de la BibliothĂšque nationale de France, organise des concerts privĂ©s dont les invitĂ©s recoupent en partie ceux de lâAmbassade ; le groupe Collaboration, qui rĂ©unit intellectuels, artistes et crĂ©ateurs français, propose des concerts publics poursuivant les mĂȘmes buts de construction dâune culture commune et dâeuropĂ©anisation de la culture sous domination allemande (Iglesias 2013). Mais la musique nâest pas seulement un vecteur de rapprochement entre les peuples ennemis : ses institutions sont soumises aux lois nazies, que certains de leurs directeurs appliquent avec zĂšle. La diligence excessive du directeur du Conservatoire Henri Rabaud (1973-1949) relĂšve de cette tendance quand il va au-devant des autoritĂ©s allemandes exigeant de tous les membres de son personnel et de ses Ă©tudiants quâils dĂ©clarent leur « taux de sang juif », ce qui permettra de les expulser trĂšs efficacement lors du durcissement de ces lois. Ă lâOpĂ©ra, les musiciens juifs se voient suspendus dĂšs 1940, avant dâĂȘtre expulsĂ©s en 1942 (Le Bail 2016, p. 123-130).
Alors que certains tirent profit du caractĂšre politiquement « neutre » de la musique, dâautres se questionnent sur son pouvoir de rĂ©sistance. Dans une lettre quâelle adresse « Ă la musique » dans le journal de guerre Courrier de lâON en 1940, la compositrice Elsa Barraine (1910-1999) exprime sa dĂ©sillusion quant Ă la puissance que de nombreux musiciens attribuent Ă la musique, laquelle les aurait dispensĂ©s de tout engagement politique :
Pardonne-moi, Tu nâes plus mon seul but, ma seule prĂ©occupation [...]. Pendant que nous ne pensions quâĂ Toi, obstinĂ©ment, moi et bien dâautres de Tes serviteurs, toute notre Ă©nergie rassemblĂ©e uniquement pour Ton service, dâautres forces non moins puissantes travaillaient, tournĂ©es vers des buts nĂ©fastes, que nous ne cherchions point Ă combattre, car nous pensions que Tu serais toujours triomphante, et nous, Ă Ta suite, solidement enfermĂ©s dans notre temple. [...] Mais tu nâas pas pu vaincre les puissances mauvaises. (Barraine citĂ©e dans Le Bail 2016, p. 171).
En juillet 1941, rĂ©pondant Ă lâappel du Parti communiste Ă constituer un « Front national de lutte pour la libertĂ© et lâindĂ©pendance de la France », non partisan mais sâĂ©tablissant sur des communautĂ©s professionnelles, Barraine fonde le ComitĂ© de Front national de la musique avec les compositeurs Roger DesormiĂšre (1898-1963) et Louis Durey (1888-1979) (Le Bail 2016, p. 174). Ce comitĂ©, qui rĂ©unit principalement des compositeurs â relativement peu nombreux â, est avant tout un rĂ©seau de rencontres et de discussion (Krivopissko et Virieux 2001, p. 336-345). Il diffuse notamment le journal Musiciens dâaujourdâhui qui, dans son numĂ©ro dâavril 1942, recense diffĂ©rentes stratĂ©gies par lesquelles les musiciens peuvent exprimer leur opposition Ă lâoccupant. Le journal reconnaĂźt une forme de « rĂ©sistance passive » dans le fait de cesser toute crĂ©ation, mais relĂšve Ă©galement la prĂ©sentation en concert dâĆuvres de compositeurs non aryens, lâintroduction, dans de nouvelles compositions, de citations de chansons explicitement antiallemandes, lâentretien de particularitĂ©s françaises dans lâĂ©criture et la mise en musique de textes de poĂštes rĂ©sistants comme autant de façons de lutter contre la « domestication de lâart français » (Le Bail 2016, p.177-179 ; Krivopissko et Virieux2001, p.341-342). Les techniciens de lâOpĂ©ra se regroupent en un ComitĂ© populaire de lâOpĂ©ra, dont lâactivitĂ© est dâabord de distribuer des tracts et journaux clandestins, avant de sâĂ©tendre Ă diffĂ©rents corps de mĂ©tiers et de collecter des fonds pour soutenir des victimes de la rĂ©pression (Krivopissko et Virieux 2001 p. 334 ; 339). De façon plus individuelle, on peut noter entre autres lâattitude de Claude Delvincourt (1888-1954), successeur de Rabaud Ă la direction du Conservatoire Ă partir dâavril 1941, et qui, aprĂšs sâĂȘtre soumis Ă lâoccupant dans un premier temps, fournit de faux papiers Ă des Ă©tudiants pour leur permettre dâĂ©chapper Ă des arrestations (Le Bail 2016, p. 103-141 ; 180).
Les concerts sont par ailleurs toujours occasions de rencontres, comme lâa Ă©galement compris la maison Gallimard Ă lâorigine des Concerts de la PlĂ©iade. Selon Denise Tual, lâune des instigatrices de cette sĂ©rie de concerts, ces derniers constituent un prĂ©texte permettant aux auteurs et Ă©diteurs, dont les rĂ©unions de travail ont Ă©tĂ© supprimĂ©es, de se rassembler (ChimĂšnes 2013, p. 40). Poulenc est lâun des invitĂ©s rĂ©currents de ces concerts, comme auditeur mais aussi comme interprĂšte et compositeur. Ces soirĂ©es, dont le caractĂšre subversif et rĂ©sistant souvent revendiquĂ© dans les tĂ©moignages dâaprĂšs-guerre est largement remis en question par Sara Iglesias (2014, p. 213-224), ne reprĂ©sentent que quelques-unes des nombreuses occasions auxquelles Poulenc accompagne au piano le baryton Pierre Bernac (1899-1979), son chanteur de prĂ©dilection. Le duo, qui prĂ©sente depuis 1934 beaucoup de mĂ©lodies et de lieder, a retirĂ© toute Ćuvre allemande de son rĂ©pertoire, ne donnant plus que de la musique française afin dâaffirmer son identitĂ© face Ă lâoccupant.
Membre du ComitĂ© de Front national de la musique, Poulenc exprime son opposition au rĂ©gime par le choix de certains textes quâil met en musique, ainsi quâen insĂ©rant des thĂšmes antiallemands dans quelques-unes de ses Ćuvres. En 1942, il crĂ©e son ballet Les Animaux modĂšles Ă lâOpĂ©ra de Paris « devant un public dâofficiers allemands et de secrĂ©taires en âgris-tristeâ » (Poulenc 2011, p. 769), avec une chorĂ©graphie de Serge Lifar (1905-1986) â fichĂ© par lâoccupant « attitude trĂšs positive » quand Poulenc est dĂ©crit comme ayant une « attitude neutre» (Politisches Archiv des AuswĂ€rtigen Amtes Berlin citĂ© dans Le Bail 2016, p. 70). Dans ce ballet, Poulenc insĂšre Ă plusieurs reprises le refrain de la chanson Alsace et Lorraine, Ă©crite en 1871 aprĂšs lâannexion allemande de lâAlsace-Lorraine Ă lâissue de la guerre franco-prussienne de 1870 (Ăcoute 1, le refrain commence Ă 0â57). ChimĂšnes (2019, p. 169) parle Ă ce sujet dâun rĂ©el « acte de rĂ©sistance », indiquant que Poulenc « dĂ©joue la censure » en insĂ©rant ce « thĂšme, Ă peine maquillĂ© » dans son ballet, alors que Southon (2013, p. 143) affirme que « ces citations de la chanson demeurent [...] imperceptibles Ă qui nâen connaĂźt pas dĂ©jĂ lâexistence ». Si la citation est effectivement bien dissimulĂ©e dans « Les deux coqs » (Ăcoute 2, 8â02-8â26), que Poulenc Ă©voque avec plaisir en disant « Je mâĂ©tais payĂ© le luxe, que seuls quelques musiciens de lâorchestre ont reconnu, dâintroduire, dans le combat des deux coqs, âNon, non, vous nâaurez pas notre Alsace-Lorraineâ » (Poulenc 2011, p. 769), lâinsistance avec laquelle le refrain est rĂ©pĂ©tĂ© dĂšs le commencement du « Lion amoureux » (Ăcoute 3) le met bien en Ă©vidence. Au terme dâune analyse de lâinsertion de ce thĂšme dans le ballet, Sprout (2013, p. 23-27) expose avec beaucoup de nuances le jeu dĂ©licat que le compositeur a pu se permettre de mener face Ă la censure. Ces insertions restent cependant anecdotiques dans lâĆuvre de Poulenc, et câest plutĂŽt Ă ses collaborations littĂ©raires que nous allons nous intĂ©resser ici.
LâintĂ©rĂȘt de Poulenc pour les lettres se dessine dĂšs lâenfance. En 1917, il rencontre Adrienne Monnier qui tient la librairie « La maison des amis du livre », oĂč il rencontre entre autres les poĂštes Louis Aragon (1897-1982) et Paul Ăluard (1895-1952) (Lacombe 2013, p.119-122). Au mĂȘme moment, son maĂźtre le pianiste Ricardo Viñes (1875-1943) lâintroduit dans le monde musical contemporain et il fait la connaissance des compositeurs avec qui il formera le Groupe des Six (Lacombe 2013, p. 84-91), dont lâunitĂ© repose sur lâamitiĂ© et un intĂ©rĂȘt commun pour les arts en gĂ©nĂ©ral et la littĂ©rature en particulier, davantage que sur une direction esthĂ©tique commune. Poulenc affirme dâailleurs : « Les musiciens mâapprennent la technique, ce sont les Ă©crivains et les artistes qui me fournissent les idĂ©es » (citĂ© dans Schneider 1999, p. 42).
Si lâamitiĂ© et le fait dâavoir entendu la voix dâun poĂšte (Ăcoute 4, 1â34- 2â04) avant de mettre ses Ă©crits en musique sont essentiels dans les collaborations de Poulenc (Poulenc 2011, p. 478 ; 898), lâadhĂ©sion aux textes quâil choisit reste premiĂšre : « Jâestime que le choix des poĂšmes doit ĂȘtre aussi instinctif que lâamour. Pas de mariage de raison, sinon le rĂ©sultat est piteux » (Poulenc 2011, p. 866). Câest ainsi quâil choisit les deux seuls poĂšmes dâAragon sur lesquels il travaillera : « Cette collaboration a un prix tout spĂ©cial pour moi. Ă la fin de lâĂ©tĂ© 1943, un ami me rapporta de Suisse Les Yeux dâElsa [1942]. Deux des poĂšmes cadraient si exactement avec mon Ă©tat dâesprit, quâen une semaine jâĂ©crivis âCâ et âFĂȘtes galantesâ » (Poulenc 2011, p. 482). Poulenc et Aragon se connaissent depuis longtemps, mais ce sont prĂ©cisĂ©ment ces deux poĂšmes, Ă©voquant diffĂ©rents visages de la France occupĂ©e, qui Ă©branlent Poulenc et lui font ressentir la nĂ©cessitĂ© de les mettre en musique. « C » dessine dans un grand legato mĂ©lancolique la capitulation des troupes françaises face aux Allemands qui ont obtenu le 19 juin 1940 de passer la Loire aux Ponts-de-CĂ©, mais marque dans la rĂ©solution finale en majeur lâesprit de rĂ©sistance qui sâest alors manifestĂ© par la destruction dâun des ponts au moment oĂč des officiers allemands lâempruntaient (Sprout 2013, p. 27-29) (Ăcoute 5, 1â55-2â29). « FĂȘtes galantes » contraste radicalement avec le premier poĂšme, juxtaposant une multitude de scĂ©nettes de la vie quotidienne Ă Paris sous lâOccupation sur un ton loufoque qui dĂ©nonce la dĂ©cadence du moment avec « des harmonies de mouise, des rythmes de bazar » (Poulenc citĂ© par Bernac 1978, p. 174) (Ăcoute 6). En 1945, AndrĂ© Schaeffner raconte : « Lors de la premiĂšre audition [...], la piĂšce cachĂ©e sous lâĂ©nigmatique âCâ [...] provoqua une Ă©motion intense ; lâĆuvre fut bissĂ©e et il sâen fallut de peu que le concert nâeĂ»t une autre suite » (Southon 2013, p. 139). La mise en musique de ces deux poĂšmes et lâinterprĂ©tation que Poulenc et Bernac en ont proposĂ©e en 1943 ont permis au public dâaccĂ©der Ă ces textes qui ne pouvaient alors ĂȘtre publiĂ©s quâĂ lâĂ©tranger ou clandestinement, et le rĂ©cit de Schaeffner montre quâelles ont probablement obtenu lâeffet escomptĂ© par le ComitĂ© de Front national de la musique lors de la reprĂ©sentation de telles Ćuvres: « galvaniser non seulement les rĂ©sistants mais soulever un Ă©cho enthousiaste dans un cercle beaucoup plus large » (Krivopissko et Virieux 2001, p. 342). Poulenc a Ă©galement rempli la mission quâil se donnait toujours de transposer les textes le plus fidĂšlement possible (Ăcoute 7, 7â35-8â05), comme le montre la dĂ©dicace dâAragon, prolongeant la litanie des [se] de son poĂšme dans la partition de Bernac : « Et tout lâĂ©tonnement dâentendre mes pensĂ©es | Par la voix dĂ©pecĂ©es, dĂ©pensĂ©es, dĂ©passĂ©es » (Bernac 1978, p. 172).
En 1943, Henri Screpel, directeur de la compagnie des discophiles â maison dâĂ©dition quâil a fondĂ©e en 1940, Ă Ă©tiquette « les discophiles français » â, demande Ă Poulenc de mettre en musique le poĂšme « LibertĂ© » dâĂluard. Le compositeur a dĂ©jĂ une certaine expĂ©rience des poĂšmes dâĂluard, mais « la gymnastique des modulations et la prĂ©cision des inflexions » de celui-ci lâeffraient dans un premier temps (lettre de Poulenc Ă Bernac du 17 aoĂ»t 1943, dans Poulenc 1967, p. 129-130). La lecture de lâensemble du recueil PoĂ©sie et vĂ©ritĂ© 1942 qui contient ce poĂšme lui ouvre la voie Ă la rĂ©alisation de cette commande sous une autre forme : « Brusquement, jâai eu lâidĂ©e de faire, non pas seulement âLibertĂ©â, mais une cantate dont âLibertĂ©â ne serait que lâaboutissement » (Poulenc 2011, p. 572). Plus tard, dans un entretien avec Claude Rostand, il raconte : « LâidĂ©e dâune Ćuvre secrĂšte quâon pourrait Ă©diter, prĂ©parer clandestinement pour la donner le jour, tant attendu, de la LibĂ©ration, mâĂ©tait venue, Ă la suite dâun pĂšlerinage votif Ă Rocamadour [...] Mon Ă©diteur et ami Paul Rouart accepta de publier cette cantate, sous le manteau » (Poulenc 2011, p. 789).
« LibertĂ© », cĂ©lĂšbre poĂšme dâĂluard, exprime ce dĂ©sir ardent de libĂ©ration qui hante les habitants dâun pays occupĂ© depuis bientĂŽt deux ans au moment de sa publication clandestine aux Ă©ditions de la Main Ă plume (Ăcoute 8, 0â05-0â34). Ce poĂšme dâamour quâil pensait dâabord adresser Ă sa femme Nush est devenu ode Ă la libertĂ© : « Jâai Ă©crit âLibertĂ©â pendant lâĂ©tĂ© 1941. Je lâai commencĂ© en pensant que le nom qui viendrait Ă la fin serait celui de la femme que jâaimais. Mais je me suis vite aperçu que celui-ci faisait place Ă mon dĂ©sir de libertĂ©, de libĂ©ration, il lâincarnait » (Ăluard dans Germain-Thomas 2010). Pour dire ce dĂ©sir qui lâhabite aussi, Poulenc compose la cantate Figure humaine en sĂ©lectionnant sept autres poĂšmes du mĂȘme recueil, qui racontent la noirceur de lâhumanitĂ© rĂ©vĂ©lĂ©e en ces temps de guerre et aboutissent à « LibertĂ© ». Il veut « que cet acte de foi puisse sâexprimer sans le secours instrumental, par le seul truchement de la voix humaine » (Poulenc 2011, p. 789-790) et choisit le double chĆur a cappella pour donner corps Ă ces mots. Etcharry (2002, p. 192) voit dans lâutilisation du chĆur lâexpression dâun engagement social et politique par lâunion des voix quâil implique. Mais plus que dâengagement politique, il sâagit pour Poulenc dâun engagement dâordre spirituel. Il se dit lui-mĂȘme « incapable dâune conviction politique ardente » (2011, p. 790) et Ă©crit au sujet de Figure humaine : « Ce quâil y a de plus secret, de plus vrai en moi sây trouve comme dans ma musique religieuse. Les deux choses auxquelles je tiens le plus sont, voyez-vous, ma foi et ma libertĂ© » (lettre de Poulenc Ă Paul Collaer du 8 mai 1946, dans Lacombe 2002, p. 216). Lors de la LibĂ©ration, Poulenc placera la partition de sa cantate en vue Ă sa fenĂȘtre, elle sera créée en mars 1945 Ă Londres, en anglais (Lacombe 2013, p. 531-534).
Comme il lâĂ©crit au sujet de ses recueils de mĂ©lodies, Poulenc accorde une attention particuliĂšre Ă lâagencement des poĂšmes qui constituent une Ćuvre : « Câest toute la question de lâaccrochage, aussi capital en musique quâen peinture » (citĂ© dans Miller 2003, p. 46). Il place ainsi en ouverture de sa cantate le poĂšme intitulĂ© « BientĂŽt » par Ăluard, annonçant peut-ĂȘtre dĂ©jĂ la libĂ©ration espĂ©rĂ©e, mais plongeant dâemblĂ©e lâauditeur dans un environnement sombre avec les vers « De tous les printemps du monde | Celui-ci est le plus laid » entonnĂ©s par les basses du chĆur II. Un accord dissonant soulignant Ă plusieurs reprises le mot « laid » rappelle les figuralismes du madrigal, auquel Poulenc portait un grand intĂ©rĂȘt, comme le souligne Etcharry (2002, p. 189) (Ăcoute 9). La cantate voyage ensuite dans la complexitĂ© de lâhumanitĂ© oĂč sâentremĂȘlent pulsions de vie et de mort. Dans le deuxiĂšme tableau, « En chantant les servantes sâĂ©lancent » sur des « la, la, la » masquant, dans un tempo « trĂšs animĂ© et trĂšs rythmĂ© », lâhorreur : « Pour rafraĂźchir la place oĂč lâon tuait ». Les onomatopĂ©es cessent avec lâarrivĂ©e des mots « faites face Ă leurs mains les morts », mettant effectivement lâauditeur face Ă la cruautĂ© de la scĂšne. Dans toute la cantate, Poulenc joue avec le matĂ©riau mĂȘme quâest le double chĆur, en utilisant de grands contrastes dâeffectifs, de nuances, dâambitus, de tempos et de caractĂšres pour mettre en relief les mots du poĂšte. Le numĂ©ro VII sâouvre sur « La menace » avec des intervalles de quarte et de septiĂšme, menace qui monte avec lâentrĂ©e progressive des voix. Un chromatisme descendant f subito comme un dernier soubresaut de « la bĂȘtise et la dĂ©mence | Et la bassesse » laisse place au renouveau, « Ă des hommes frĂšres des hommes » dont le caractĂšre « indestructible » est soutenu par un accord lumineux de do diĂšse majeur, les deux chĆurs rĂ©unis en homorythmie (Ăcoute 10, 2â32-2â57). La vie ayant triomphĂ© sur la mort, les voix supĂ©rieures du chĆur I emmĂšnent lâauditeur avec lĂ©gĂšretĂ© « Sur mes cahiers dâĂ©colier » et dans une multitude de lieux oniriques, dĂ©clinĂ©s par les trois premiers vers de chacun des vingt premiers quatrains du dernier tableau : « Sur tous mes chiffons dâazur | Sur lâĂ©tang soleil moisi | Sur le lac lune vivante [...] | Sur les champs sur lâhorizon | Sur les ailes des oiseaux | Et sur le moulin des ombres [...] | Sur chaque bouffĂ©e dâaurore | Sur la mer sur les bateaux | Sur la montagne dĂ©mente » (Ăcoute 11, 1â13-1â45) (le poĂšme est transcrit en annexe ci-dessous). Le quatriĂšme vers rĂ©pĂšte inlassablement « jâĂ©cris ton nom », le chĆur II rĂ©pondant au chĆur I avant que les deux sâentrelacent pour rendre le quatriĂšme vers omniprĂ©sent alors mĂȘme que ce nom nâest toujours pas prononcĂ©. Le vingt-et-uniĂšme et dernier quatrain rĂ©unit les deux chĆurs ; sopranos, altos et tĂ©nors 1 chantant les trois premiers vers Ă lâunisson pendant que mezzos, tĂ©nors 2, barytons et basses rĂ©pĂštent le quatriĂšme vers des strophes prĂ©cĂ©dentes avant que toutes les voix sâunissent sur les mots « Pour te nommer | LibertĂ© » (Ăcoute 12, 3â38-4â09). Ce mot tant attendu apparaĂźt sur un accord de mi majeur ffff couvrant un ambitus de quatre octaves, Ă un demi-ton prĂšs lâambitus dans lequel sâinscrit toute la cantate. LâĆuvre prenait sa source en temps de guerre sur une ligne Ă©troite et basse, cet accord final ouvre un large espace de libertĂ©.
Lâoccupation de la France lors de la DeuxiĂšme Guerre mondiale a bouleversĂ© la vie de toute la population, questionnant la crĂ©ation sous toutes ses formes. Les musiciens ont dĂ» comme tous leurs concitoyens naviguer dans ce contexte hostile, oscillant parfois entre diverses formes de collaboration ou de rĂ©sistance, mais toujours ayant lâobligation de sâadapter pour survivre. Comme de nombreux musiciens, Francis Poulenc ne sâengage pas activement dans le mouvement de la RĂ©sistance mais sâemploie du moins Ă maintenir en vie une certaine identitĂ© musicale nationale contre la volontĂ© allemande de dominer la culture europĂ©enne, et surtout met en musique des textes de poĂštes rĂ©sistants. Poulenc est familier depuis plusieurs annĂ©es des poĂšmes dâĂluard, et on peut voir dans la crĂ©ation de Figure humaine une continuitĂ©, mais il sâagit rĂ©ellement lĂ , comme il le dit lui-mĂȘme, dâun « acte de foi » : en transposant en musique ces poĂšmes nĂ©s de la guerre, qui dĂ©noncent son horreur mais disent aussi lâespoir dâen sortir, il donne chair Ă ces mots pour participer Ă la rĂ©alisation de lâavĂšnement de la LibertĂ© tant attendue. Sâil nâa pas Ă©tĂ© le rĂ©sistant engagĂ© politiquement que dâaucuns auraient voulu voir en lui, il a ĆuvrĂ©, en homme de foi quâil Ă©tait, Ă donner chair au verbe, comme le disent les vers dâĂluard (lettre dâĂluard Ă Poulenc du printemps 1944, dans Poulenc 1967, p. 136) : « Francis je ne mâĂ©coutais pas | Francis je te dois de mâentendre ».
Barbedette, LeĂŻla (avec la collaboration de Marie-HĂ©lĂšne Benoit-Otis), « 1943. Figure humaine : renaĂźtre de lâOccupation », dans Nouvelle histoire de la musique en France (1870-1950), sous la direction de lâĂ©quipe « Musique en France aux XIXe et XXe siĂšcles : discours et idĂ©ologies », https://emf.oicrm.org/nhmf-1943/, mis en ligne le 31 aoĂ»t 2021.
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â Entretien avec Jeanine Chauveau : « SecrĂštement Ă©laborĂ©e sous lâOccupation, lâĆuvre de deux grands artistes français va ĂȘtre rĂ©vĂ©lĂ©e au monde par la chorale dâAnvers » (Ce soir, no 994, 25 novembre 1944), p. 571-573.
â « Mes mĂ©lodies et leurs poĂštes » (Conferencia, no 36, 15 dĂ©cembre 1947), p. 474-484.
â Moi et mes amis (confidences recueillies par StĂ©phane Audel, 1953, 1955, 1962),
p. 839-930.
â Entretiens avec Claude Rostand (octobre 1953-avril 1954), p. 741-838.
Schneider, Marcel (1999), « Francis Poulenc et les artistes. Lâentretien des muses », Le monde de la musique, no 228, janvier, p. 42-45.
Schwartz, Manuela (2001), « La musique, outil majeur de la propagande culturelle des nazis », dans Myriam ChimÚnes (dir.), La vie musicale sous Vichy, [Paris], Complexe, p. 89-105.
Southon, Nicolas (2013), « Francis Poulenc ou la ligne fragile du âcivisme esthĂ©tiqueâ », dans Myriam ChimĂšnes et Yannick Simon (dir.), La musique Ă Paris sous lâOccupation, Paris, Fayard/CitĂ© de la musique, p. 131-147.
Sprout, Leslie (2013), The Musical Legacy of Wartime France, Berkeley, University of California Press.
Ăcoutes
Ăcoute 1 : Ben Tayoux, Alsace et Lorraine, paroles de Gaston Villemer et Hippolyte Nazet, musique de Ben Tayoux, dans Marches et chants patriotiques de lâarmĂ©e française, vol. 1, Georges Thill (tĂ©nor), enregistrement de 1939[?], Historia, 2011, https://open.spotify.com/track/19hjG4nc9GC8hN4wmtwKJh?si=eaa5b6e1be4d4e55.
Ăcoute 2 : Francis Poulenc, Les Animaux modĂšles, no 7 : « Les deux coqs », Orchestre philharmonique du Luxembourg, Jonathan Darlington (dir.), Timpani, 1997, https://open.spotify.com/track/04EzAn04KWdlf6UETOamSk?si=145ce257bafc4f1f.
Ăcoute 3 : Francis Poulenc, Les Animaux modĂšles, no 4 : « Le lion amoureux », Orchestre philharmonique du Luxembourg, Jonathan Darlington (dir.), Timpani, 1997, https://open.spotify.com/track/1xHD4dvXZzLPYPg0SpmBse?si=430f84e4e77c45db.
Ăcoute 4 : Paul Ăluard, « LibertĂ© », dans Olivier Germain Thomas, Voix de poĂštes. Des poĂštes disent leurs textes, vol. 1, Grandes heures de Radio France/INA, 2010, https://open.spotify.com/track/1ltIHtqAUsHp1CZaRGv8c4?si=df2a67c25502454c.
Ăcoute 5 : Francis Poulenc, Deux PoĂšmes de Louis Aragon, no 1 : « C », dans Choix de mĂ©lodies, Pierre Bernac (baryton), Francis Poulenc (piano), enregistrement de 1958, BnF Collection, 2016, https://open.spotify.com/track/4CIj74Wc7tC4swm5SV093X?si=deede85c33824400.
Ăcoute 6 : Francis Poulenc, « FĂȘtes galantes », dans Ćuvres complĂštes, Pierre Bernac (baryton) et Francis Poulenc (piano), Warner Classics/Erato, 2013, https://open.spotify.com/track/6FOnikuBwvG4ch3Xb0cCu6?si=b7783a8dbcd142b6.
Ăcoute 7 : Francis Poulenc et Claude Rostand, Francis Poulenc ou lâinvitĂ© de Touraine (1899-1963). Entretiens avec Claude Rostand, entretien no 6, enregistrements de 1953-1954, Harmonia Mundi, 1995, https://open.spotify.com/track/30NDPTmaKWu2OJ5se0SFLA?si=dc4ad8684bc24a0c.
Ăcoute 8 : Paul Ăluard, « LibertĂ© », dans Olivier Germain Thomas, Voix de poĂštes. Des poĂštes disent leurs textes, vol. 1, Grandes heures de Radio France/INA, 2010, https://open.spotify.com/track/1ltIHtqAUsHp1CZaRGv8c4?si=df2a67c25502454c.
Ăcoute 9 : Francis Poulenc, Figure humaine, no 1 : « De tous les printemps du monde », chĆur de chambre Accentus, Laurence Equilbey (dir.), NaĂŻve, 2001, https://open.spotify.com/track/1t3e4hL9DxxWyrJz2HMA80?si=6c3cfa70184a4e5e.
Ăcoute 10 : Francis Poulenc, Figure humaine, no 7 : « La menace sous le ciel rouge », chĆur de chambre Accentus, Laurence Equilbey (dir.), NaĂŻve, 2001, https://open.spotify.com/track/3TvO8b0zup45Wia1ju8yac?si=a3aaad4eaadf4a18.
Ăcoutes 11 et 12 : Francis Poulenc, Figure humaine, no 8 : « LibertĂ© », chĆur de chambre Accentus, Laurence Equilbey (dir.), NaĂŻve, 2001, https://open.spotify.com/track/46aD8tEao6cPH6hMjRvAJi?si=415607cb8a9844ed.
Annexe : Paul Ăluard, « LibertĂ© » (1942)
Sur mon pupitre et les arbres
Sur le sable et sur la neige
JâĂ©cris ton nom
Sur toutes les pages lues
Sur toutes les pages blanches
Pierre sang papier ou cendre
JâĂ©cris ton nom
Sur les images dorées
Sur les armes des guerriers
Sur la couronne des rois
JâĂ©cris ton nom
Sur la jungle et le désert
Sur les nids sur les genĂȘts
Sur lâĂ©cho de mon enfance
JâĂ©cris ton nom
Sur les merveilles des nuits
Sur le pain blanc des journées
Sur les saisons fiancées
JâĂ©cris ton nom
Sur tous mes chiffons dâazur
Sur lâĂ©tang soleil moisi
Sur le lac lune vivante
JâĂ©cris ton nom
Sur les champs sur lâhorizon
Sur les ailes des oiseaux
Et sur le moulin des ombres
JâĂ©cris ton nom
Sur chaque bouffĂ©e dâaurore
Sur la mer sur les bateaux
Sur la montagne démente
JâĂ©cris ton nom
Sur la mousse des nuages
Sur les sueurs de lâorage
Sur la pluie épaisse et fade
JâĂ©cris ton nom
Sur les formes scintillantes
Sur les cloches des couleurs
Sur la vérité physique
JâĂ©cris ton nom
Sur les sentiers éveillés
Sur les routes déployées
Sur les places qui débordent
JâĂ©cris ton nom
Sur la lampe qui sâallume
Sur la lampe qui sâĂ©teint
Sur mes maisons réunies
JâĂ©cris ton nom
Sur le fruit coupé en deux
Du miroir et de ma chambre
Sur mon lit coquille vide
JâĂ©cris ton nom
Sur mon chien gourmand et tendre
Sur ses oreilles dressées
Sur sa patte maladroite
JâĂ©cris ton nom
Sur le tremplin de ma porte
Sur les objets familiers
Sur le flot du feu béni
JâĂ©cris ton nom
Sur toute chair accordée
Sur le front de mes amis
Sur chaque main qui se tend
JâĂ©cris ton nom
Sur la vitre des surprises
Sur les lĂšvres attentives
Bien au-dessus du silence
JâĂ©cris ton nom
Sur mes refuges détruits
Sur mes phares écroulés
Sur les murs de mon ennui
JâĂ©cris ton nom
Sur lâabsence sans dĂ©sir
Sur la solitude nue
Sur les marches de la mort
JâĂ©cris ton nom
Sur la santé revenue
Sur le risque disparu
Sur lâespoir sans souvenir
JâĂ©cris ton nom
Et par le pouvoir dâun mot
Je recommence ma vie
Je suis né pour te connaßtre
Pour te nommer